Carnets de Seattle: Patchwork d'impressions et d'humeurs de deux Français expatriés aux Etats-Unis. Depuis mars 2011, ces carnets sont aussi le journal de notre combat contre la leucémie.

mercredi 9 mars 2016

Cinq ans!

Et voilà, c'est l'anniversaire des 5 ans du diagnostic.

Vous savez quoi? J'avais oublié.

C'est un SMS de ma mère qui me l'a rappelé. Je trouve que c'est un signe très encourageant. La maladie n'est plus ce à quoi je pense en me levant, je suis passé à autre chose.

Beaucoup de gens m'ont demandé des nouvelles. Cela fait quoi, 8 mois que je n'ai rien écrit ici? Il y a plusieurs raisons. Je pense que déjà j'avais besoin d'un break. Même si je ne suis pas obligé de parler de leucémie, ce blog m'y ramène tout de même constamment. J'avais besoin de me sortir de cet univers, de me concentrer sur autre chose. Pour la même raison, j'ai perdu le contact avec pas mal de malades avec qui je correspondais. Ce n'est pas par manque d'intérêt, au contraire. C'était plutôt une démarche inconsciente, un peu égoïste. J'ai remis à plus tard de répondre à certains mails. Les jours se sont transformés en semaines, en mois, en années pour certains. Je m'en excuse, mais j'en avais besoin, je crois.

D'autant que la maladie rythme toujours mon quotidien, au final. Je souffre toujours de douleurs chroniques, qui même si elles sont relativement bien gérées au jour le jour, m'interdisent un certain nombre d'activités qui faisaient partie de ma vie d'avant. L'autre problème, c'est la fatigue. Pour une raison que j'ignore et que j'aimerais bien élucider, je suis toujours constamment crevé. Cela s'améliore lentement, mais les progrès se mesurent en mois, voir en trimestres. Je dors mes 12h par jour, sans lesquelles je ne suis bon à rien. Si je ne dors pas ce nombre d'heure, je suis une loque toute la journée, et je suis obligé de faire une grosse sieste (qui ramène mon compteur à 12h).

Un médecin imbécile m'a dit "Vous savez, moi je me lève à 6h du matin tous les jours, alors bon ne vous plaignez pas trop de trop dormir". Manifestement, il n'a pas beaucoup réfléchi à ce que cela implique. Mes journées commencent véritablement vers 13h, et vers 22h je commence à tomber. Vous imaginez la vie? Le temps que cela me laisse pour faire des choses? La vie que cela impose à ma famille? Le week-end, Julie et Virginie sont levées à 8h, et m'attendent pendant 4h. On ne peut faire des choses que l'après-midi entre 14 et 18h... Ce n'est pas fun tous les jours.

C'est l'autre raison qui fait que je n'ai pratiquement rien écrit ici l'année dernière. Je bosse, 12h par semaine, ce n'est pas grand chose, mais cela m'occupe quand même 3 jours par semaine (rappelez-vous mes journées sont essentiellement des après-midi). Le temps qu'il me reste, je le consacre à mon bouquin, sur lequel je continue à travailler sans relâche. J'ai récemment écrit les 2 derniers chapitres, et il me reste 3 chapitres (sur 22 écrits) à caser au milieu du livre, sur lesquels je travaille actuellement. Bref, cela avance, mais cela pompe toute mon "énergie créative".

Aujourd'hui, je vais plutôt bien. Julie et moi sommes à la maison, cassés par un virus de passage, mais à part cela, tout va bien. Nous avons emménagé ensemble, et je ne pourrais pas être plus heureux sur le plan personnel et affectif. Ceci étant dit, une ado, c'est pareil, cela prend du temps, mais c'est une expérience incroyable pour moi à pleins de niveaux.

Je réalise en écrivant que j'ai à nouveau envie d'écrire ici. Cette année passée avec ses épreuves (divorce, deuils familiaux), ses grands bonheurs (ma petite famille) et ses regrets (j'ai un peu disparu de la circulation et perdu le contact avec des amis proches, une erreur qui me mine et que je dois réparer), m'a fait avancer. J'ai de nouveau des trucs à raconter, des réflexions à partager, qui ne concernent pas que la maladie, et ça, c'est vraiment cool.

Je vous laisse un peu en plan, je n'ai pas construit ce post et je ne sais pas s'il a vraiment du sens. Je voulais juste donner signe de vie, montrer aux malades qui me lisent que l'espoir est là, que tout passe, au travers de ce cinquième anniversaire que j'ai oublié. Je pense que vous pouvez vous attendre à me relire bientôt, avec une nouvelle fournée d'inspiration. Et j'en profite pour au passage vous souhaiter à tous une très bonne année en retard (j'ai même dérogé à cette habitude cette année!), beaucoup de courage et d'amour à tous.

A bientôt.

samedi 17 octobre 2015

La loi des plaines, dernier chapitre: Le vent souffle sur les plaines

Je vous avais dit que je publierai le dernier chapitre immédiatement après le 15, mais il se trouve que je suis malade depuis une semaine et ces deux derniers jours, j'ai été cloué au lit par une sale rhino-pharyngite ou un truc du genre. Rien de grave, mais bon, comme d'habitude, ça dure un peu plus longtemps que pour d'autres gens. Bref, ce soir cela va un peu mieux alors j'en profite pour publier la fin de l'histoire. Maintenant qu'elle est terminée, je ne peux que vous conseiller de la relire en entier car je ne l'ai pas écrite pour qu'elle soit publiée en épisodes, le rythme est plus adapté à une lecture continue. Je serais ravi que vous me fassiez vos retours, bons comme mauvais du moment qu'ils sont argumentés. Ces posts n'ont généré que peu de commentaires, je ne sais pas si c'est parce que ce genre d'histoire n'est pas la tasse de thé de mon lectorat habituel, si c'est parce que vous attendiez la fin, ou si parce que c'est simplement très moyen. J'ai vraiment besoin d'un retour, c'est le seul moyen que j'avance. Voilà, j'espère du fond du coeur que cela vous aura plus et vous avoir un peu faire voyager dans mon monde. Une dernière note, ce que vous avez lu a été écrit en anglais à la base et je l'ai traduit pour vous, et le résultat n'est pas exactement comme le texte original. J'ai fais ce que j'ai pu.
Tabbananica et Bowahquasuh durent vraiment se démener pour arriver à perdre les Chats-Rasoir. Ils avaient distancé les plus jeunes facilement, mais les plus âgés étaient presque aussi rapides que les chevaux des jeunes braves. En fin de compte, ce fut juste un concours d'endurance. Les chevaux pouvaient maintenir un rythme soutenu plus longtemps, alors après quelques heures d'une course mortelle, les prédateurs finirent par abandonner. Sagement, les chasseurs continuèrent à avancer pendant un moment avant de s'arrêter et de changer de monture. Il était temps de revenir à la tribu et Tabbananica, en utilisant son Don, commença à rechercher des signes du convoi.
Il aperçut finalement un nuage de poussière pouvant indiquer la présence de chevaux, fit le point avec sa vision surnaturelle... Et blanchit instantanément. Il jeta un autre regard, incapable de comprendre ce qu'il voyait, puis un autre. Les couleurs se vidèrent de son visage. Enfin, il réalisa qu'il ne rêvait pas, ce qu'il voyait était bien réel. Il cria de désespoir, un long cri qui effraya les chevaux et lui blessa la gorge et les oreilles, un cri aussi hideux que le spectacle devant lui. Il griffa son visage de ses ongles, il voulait arracher son œil, il aurait tout fait pour arrêter la vision cauchemardesque mais il ne pouvait pas détourner le regard. C'était sa tribu, son peuple, sa famille...
"Que se passe-t-il?" demanda Bowahquasuh. Elle avait posé la question, mais elle connaissait déjà la réponse. Rien d'autre n'aurait pu horrifier son ami ainsi, rien que...
"Des morlocks. Ils sont tous morts".
En silence, ils attendirent que la horde quitte la scène de son crime atroce. Ils ne parlaient pas, il n'y avait rien à dire. Puis, finalement, la horde disparu. C'était étrange, pendant un long moment, elle était là et juste comme ça, elle s'évanouit. Tabbananica supposa qu'il s'était assoupi, ce qui pouvait très bien être le cas étant donné la journée infernale qu'ils venaient de vivre.
Toujours muets, ils chevauchèrent jusqu'à l'emplacement du massacre. La plaine était silencieuse comme une tombe. Juste le bruit sourd des sabots de leurs chevaux sur l'herbe moelleuse et le doux bruit du vent. Le vent. Il soufflait tranquillement, le vent était toujours là et ne se souciait pas de la vie des morlocks et des hommes. Il soufflait comme il l'avait toujours fait. C'était irréel, la vie de la plaine continuait, mais tout autour de l'ancien campement, tout ce qu'ils pouvaient voir, c'était la mort. Les deux survivants pleurèrent en voyant les corps de leurs amis horriblement mutilés, mais ce n'était pas le pire. Certaines personnes revenaient d'entre les morts et se transformaient en morlocks, c'était donc une tâche vitale pour assurer la paix éternelle à leurs proches que de les poignarder à la base du crâne, détruisant ainsi le cerveau.
Il avancèrent, absorbés par leur ignoble tâche, corps après corps, cadavre après cadavre, poignardant les membres de la tribu un par un à la base du crâne. Femmes, enfants, vieillards, braves dans la force de l'âge… Personne n'avait pu s'échapper. Ils trouvèrent Yahneequena et Wakaree, enlacés dans la mort à coté du cadavre d'un gigantesque kʉtsʉtoya. Tabbananica frémit de fierté en voyant la lance dépasser de la bête. Ces deux-là avaient bravement combattu.  Tous les chasseurs étaient mort bravement, d'ailleurs. Tous avaient leur arme plongée dans le corps sans vie d'un morlock. Pourtant, cela ne diminuait pas la douleur. Bowahquasuh tomba à genoux quand elle vit les restes de son père. Elle n'arriva même pas à pleurer, elle était au-delà des pleurs. Elle s'agenouilla là, le regardant  comme si elle pouvait le ramener en le fixant assez fort. Tabbananica se leva et la détourna pour ensuite recouvrir le visage défiguré du père de son amie.
Ce jour-là, ils durent plonger leurs couteaux dans leurs amis, leurs parents, leurs proches, dans les chevaux même. Lorsqu'ils eurent enfin fini, ils étaient fous de douleur et brûlant de haine et de soif de vengeance. Enfin, ils se tournèrent vers le cadavre de Kanaretah. Elle était couverte de la carcasse de Neraquassi. Le pauvre cheval avait été à demi dévoré mais la chef de guerre avait étonnamment été épargnée par ce destin funeste. Elle gisait, exsangue, vidée de son sang par plusieurs blessures béantes, mais son corps n'avait pas été profané par les monstres cannibales. Peut-être que les Morlocks en avaient finalement eu assez et étaient passé à autre chose.
Bowahquasuh lutât pour soulever l'encolure de Neraquassi afin de dégager le corps de sa chef. Elle haletait d'épuisement, le cheval pesait une tonne et elle n'arrivait pas à le faire bouger. Elle cria de frustration, elle était au bord de la folie. Après l'horreur de la journée, le fait même d'assurer  le repos de sa bien-aimée Kanaretah lui était refusé. Elle était sur le point de s'effondrer sous le poids de son désespoir quand un mouvement la fit sursauter. Elle tomba presque sur les fesses alors que quelque chose se mit à bouger sous le corps de Kanaretah.
"Quanah!" cria-t-elle. "Tabbananica, le jeune Quanah est vivant !!".
Le chasseur se précipita à ses côtés pour l'aider. Quelques instants plus tard, Bowahquasuh pleurait de joie en serrant le jeune enfant évanoui contre sa poitrine.
C'était un miracle.


mercredi 14 octobre 2015

La loi des plaines chapitre 15: Kanaretah

Voici l'avant dernier chapitre de ma nouvelle. J'espère que cela vous plaira, et je vous donne rendez-vous demain pour l'ultime chapitre de cette histoire.

Kanaretah aboya ordre sur ordre, faisant de son mieux pour que la tribu se disperse. Elle criait tellement que sa gorge lui faisait mal, sa voix devint rauque et finalement se brisa. Tout en hurlant, elle attrapa un jeune Nʉmʉ, presque un enfant. Elle se souvint qu'il s'appelait Quanah. Alors qu'elle haranguait les traînards, elle le fit monter en selle et le tint serré contre elle puis lança Neraquassi au galop.

C'était inutile.

Elle regarda avec incrédulité les morlocks se ruant à quatre pattes sur les chevaux avec une férocité et une voracité incroyable. Certains d'entre eux se mirent à courir après elle, d'autres essayaient de rattraper les humains qui étaient le plus loin de la horde, ceux qui étaient à l'avant du convoi. Elle pleura en voyant les siens, ces mêmes personnes dont elle aurait juré il y a quelques moments qu'ils avaient une chance de s'en sortir vivants, ces gens qu'elle connaissait tous par leur nom et qu'elle était censée protéger, être acculé par les monstres enragés.

Elle ne comprenait pas pourquoi les chevaux n'arrivaient pas à distancer ces maudits démons. Cela n'avait plus d'importance. Elle saisit son arc et tua quelques morlocks avec des flèches bien placés, mais une bête bondit sur Neraquassi et lui déchira la gorge. Elle sentit la douleur de son ami dans son esprit, il lui sembla qu'elle sentait sa douleur plus que la sienne propre alors qu'elle heurtait le sol. Instinctivement, elle avait tenu le garçon serré contre elle et avait roulé sur le dos de façon à amortir leur chute et le protéger, mais à cause de cela sa tête heurta une pierre. La commotion ne la tua pourtant pas. Même la grâce d'une mort rapide lui fut refusée. Neraquassi lui tomba dessus, lui cassant la jambe, puis les morlocks se jetèrent sur leurs trois corps et leurs plantèrent des crocs ignobles dans le corps. Il y avait tellement de monstres se battant pour un morceau de ses os brisés qu'elle ne sut même pas qui ou quoi la tua, mais elle aurait été fière de savoir que dans ses derniers instants, elle ne laissa jamais échapper le moindre cri de douleur et qu'elle réussit même à dégainer son couteau et à éventrer l'un des monstres.

Le combat n'en était pas un, pas vraiment. Beaucoup de morlocks trépassèrent, c'est vrai, et les Nʉmʉ auraient été fiers de savoir combien de temps ils avaient réussi à survivre, mais, ainsi que Yahneequena l'avait réalisé, ils n'avaient jamais eu la moindre chance. En quelques minutes, ils étaient tous morts et les seuls sons qui restaient étaient celui de la lente brise et du bruissement de l'herbe... Et celui des morlocks se régalant de leurs corps encore chauds.

mardi 13 octobre 2015

La loi des plaines, chapitre 14: La dernière charge des Nʉmʉ

Voici l'avant-avant dernier chapitre de "La loi des plaines". Merci à Anne pour ses encouragements, promis quand je publierai les deux derniers chapitres, je n'attendrais pas des semaines pour le faire :). Merci à Antoine aussi de m'avoir envoyé son trailer, même si j'aurais aimé au passage avoir tes impressions (puisque j'imagine que c'est le but de ton envoi :) ). 

Kanaretah maudit le vieux chaman d'avoir osé prendre une décision à sa place mais elle savait qu'il avait eu raison en l’empêchant de combattre. Elle pouvait sauver plus de vies en faisant ce qu'elle faisait de mieux: diriger et mener son peuple au travers de la tourmente. Elle était le Chef de Guerre.

"Dispersez-vous!" cria-t-elle. "Les chasseurs et les adolescents, dispersez vous au hasard! Prenez deux chevaux chacun si vous le pouvez, partez par paire! Un chasseur, un jeune! Prenez la personne la plus proche de vous! Ne pensez pas! Bougez, bougez, bougez!"

La tribu avait été paralysée par la vue de la horde sortant du brouillard. Heureusement, les Nʉmʉ furent galvanisé par la présence et la détermination de leur chef. Les chasseurs se bousculèrent et attrapèrent les enfants les plus proches. Ils avaient collectivement un but et une forme d'ordre commença à émerger du chaos. Kanaretah affermit sa détermination. La loi des plaines était très claire quand à ce qu'elle devait faire ensuite, mais elle abhorrait cette idée.
"Laissez les nourrissons derrière si vous ne pouvez pas les porter! Si vous n'êtes pas un chasseur, vous prenez les armes et vous emmenez ces salauds en enfer! Rien d'autre!" cria-t-elle à nouveau.
Elle ne le savait pas, mais alors qu'elle disait cela, des larmes coulaient sur ses joues.

Boyahwahtoyehe apparu à ses côtés.
«Tu as bien fait, mon amie," dit-il. «Nous sommes tous morts de toute façon, autant essayer de sauver les quelques-uns qui ont une chance de survivre à l'hiver."
"Peut-être qu'ils pourraient atteindre Gond," dit-elle la voix tremblante. "La ville leur donnerait asile pour l'hiver comme leur Dette envers nous le demande. Ou ils les enverraient au Rocher par Train Eolien, ou à un endroit où il y a suffisamment de nourriture… Ils seraient..."
L'ancien Chef de Paix leva la main.
"Stop. Nos lois nous ont permit de survivre aux pʉetʉyai contre toute attente pendant près de six siècles. Ne les met pas en doute maintenant. Allez. Il est temps pour moi de mourir dignement et pour toi d'essayer de vivre."

Kanaretah savait qu'il avait raison, mais elle détestait cela, elle détestait la Loi et son Devoir. Non, elle détestait les Morlocks, ces bêtes misérables qui avaient transformé les plaines en une zone de guerre infernale où les parents devaient abandonner leurs enfants et se précipiter vers une mort certaine. Boyahwahtoyehe leva sa lance au-dessus de sa tête en hurlant. Derrière lui, de nombreuses voix lui firent écho. Les anciens de la tribu s'étaient rassemblé autour de leur chef, prêts à se battre.
«Allez, mon vieil ami. Rendons le Grand Esprit fier," dit Kanaretah.
La horde se rapprochait. Ils entendirent la montée des vents, le grondement du morlock sombre et les vents mourir. Le temps était compté. Kanaretah lança un dernier sourire à son ami et demanda à Neraquassi de se diriger vers les traînards. Elle ne se retourna pas.

Les anciens de la tribu chargèrent comme un seul homme. Leur cri de guerre était si puissant que, pendant quelques secondes, il couvrit le bruit de milliers de Morlocks piétinant le sol. Chacun d'entre eux tua un morlock avec sa première frappe. Mais ce n'était seulement que quoi, peut-être vingt ennemis morts sur plus d'un millier? Ce n'était pas suffisant... Et puis la horde passa à l'attaque.

Les morlocks étaient tous différents. Selon les légendes, c'étaient en fait des humains corrompus par Tanasi-pʉetʉyai, le roi fantôme. Pour la plupart, ils avaient gardé une forme humanoïde, mais leur taille variait considérablement. Certains faisaient trois, voire quatre mètres de haut. Certains étaient des créatures chétives de moins d'un mètre. Certains étaient forts, certains étaient rapide, certains tout cela à la fois. Certains avaient des griffes qui pouvaient déchirer les armures, d'autres des cornes qui pouvaient percer l'acier. Les plus dangereux avaient une fourrure qui se transformait en lames comme les Chats-Rasoirs, d'autres en armure comme les morduans. Il n'y avait pas de règles, sauf une. Ils étaient tous très difficiles à tuer. Les morlocks pouvaient survivre à la plupart des blessures comme si elles n'étaient que des égratignures et même les guérir en quelques minutes. La seule façon de les tuer à coup sûr était de leur porter une frappe mortelle, détruisant soit leur cerveau, soit leur cœur, ou bien d'infliger assez de dégâts pour qu'ils meurent avant d'avoir eu le temps de commencer à guérir. Mais parfois, ils avaient plus d'un cœur ou plus d'un cerveau ou n'avait pas besoin de l'un ou l'autre ni même de sang pour survivre. Chaque morlock était un problème différent et vicieux, un problème mortel.

Vingt guerriers Nʉmʉ, même des vétérans tels que ceux qui avait chargé la horde, n'avaient absolument aucune chance. Vingt morlocks auraient suffit pour les anéantir, après un long combat, peut-être. Devant un millier, ils ne pouvaient qu'espérer les ralentir et cet espoir était mince au mieux. Alors, ils n'essayèrent même pas de tuer les monstres après leur charge initiale. Ils cherchèrent juste à les neutraliser suffisamment longtemps en blessant leurs jambes ou en les aveuglant en les frappant aux yeux. Leur seul espoir était que les morlocks blessés se retournaient parfois les uns contre les autres mais même cela ne les retarderait pas assez longtemps. Même si par chance une bagarre éclatait entre une centaine de morlocks, la horde continuerait tout de même à aller de l'avant.

Boyahwahtoyehe avait planté sa lance en plein milieu du visage d'une bête à l'apparence particulièrement repoussante, recouverte de plaques chitineuses sur tout le corps. Il cracha.
"T'aurais dû porter un casque!" dit-il avec défi.
Il récupéra sa lance en s'aidant de l'élan de son cheval et décrit un arc. A moitié à dessein, à moitié par pur hasard, parce que les morlocks étaient entassés les uns contre les autres, il effleura la tête de plusieurs d'entre eux, coupant quelques yeux et quelques nez, faisant assez de dégâts pour les faire tomber dans une frénésie meurtrière et les monter les uns contre les autres. L'un des monstres avait du sang qui lui dégoulinait dans les yeux et fut momentanément aveuglé. Quand un autre s'écrasa contre lui, il percuta le coupable. Il avait des crêtes osseuses barbelées sur la poitrine et attrapa son adversaire, le serrant dans une étreinte d'ours, l'écrasant. Quand la misérable créature devint flasque, le morlock barbelé lui mordit le cou et l'ouvrit. Rendus fous par l'odeur du sang, les autres morlocks autour d'eux leurs sautèrent dessus. Bientôt, la masse indistincte de créatures en train de se battre fût piétinée par la horde qui continuait à avancer.

Le cœur de Boyahwahtoyehe se serra. C'était sans espoir. Rien ne ralentirait assez les morlocks pour que la tribu s'en sorte. Des aboiements furieux autour de lui. Les molosses du clan, d'énormes chiens de chasse qui étaient soit semi-sauvages soit Doués un peu de la même manière que les chevaux, se lancèrent dans la masse d'assaillants. Ils tuèrent quelques monstres et combattirent bravement. Même dans leur esprit simple de chiens, ils étaient conscients qu'ils allaient mourir, mais ils se battaient tout de même pour protéger la tribu. Ils faisaient partie de celle-ci autant que n'importe quel humain ou cheval.
Ces chiens énormes et musculeux étaient féroces. Ils étaient utilisés pour chasser les bêtes les plus dangereuses des plaines. Ils étaient redoutables et courageux et plus qu'à la hauteur de la plupart des morlocks... Mais la bravoure ne gagnait pas un combat, surtout pas avec un tel déséquilibre de forces. Un par un, ils moururent, chacun d'entre eux emmenant un ennemi dans la mort avec lui. Pourtant, ce n'était pas assez.

Boyahwahtoyehe perdit sa lance. Elle avait été arrachée de ses mains lorsqu'il l'avait coincé dans la cage thoracique d'un morlock. Il attrapa deux flèches de son carquois et les planta dans le visage d'une petite teigne difforme qui lui tenait le pied avec des bras plus long que ses jambes, essayant de le jeter à bas de son cheval. Un autre petit morlock sauta sur la croupe de sa monture, saisit sa veste de cuir et réussit finalement à le jeter à terre. Il atterrit lourdement sur le dos, momentanément abasourdi. Il eu juste le temps d'atteindre son couteau quand une chose avec une mâchoire aussi épaisse que sa tête sauta sur lui. Elle ouvrit une gueule incroyablement large, révélant trois rangées de dents. Boyahwahtoyehe n'était pas le père de Bowahquasuh pour rien. D'une main il saisit la mâchoire inférieure de la bête et la tira vers lui. La surface de la peau du vieil homme brillait, elle était aussi dure que l'acier et les dents ne parvinrent pas à la percer. La bête essaya de se libérer mais Boyahwahtoyehe la tenait fermement et lui plongea son couteau dans le palais, puis dans le cerveau. Le cadavre tomba sur lui, complètement flasque.
"Ha!" cria Boyahwahtoyehe frénétiquement. "Pas de dîner pour toi ce soir!"
Il ne sut jamais ce qui le tua. Un énorme morlock de plus de trois mètres de haut lui marcha sur la tête, la pulvérisant sous ses étranges sabots. Même la Peau d'Acier ne pouvait vous protéger de six cents kilos  vous tombant sur le visage.

Un par un, les anciens Nʉmʉ moururent. Ils se battirent avec courage et acharnement et leurs chevaux ainsi que leurs chiens étaient tout aussi courageux, mais ils moururent malgré tout. En dépit de leur situation désastreuse, ils tuèrent un nombre incroyable de morlocks, près d'une centaine lorsque le dernier Nʉmʉ tomba. Si un barde avait été là; il aurait écrit des chansons sur cette résistance désespérée, mais il n'y avait personne. Ils étaient seuls, un petit groupe d'humains perdu dans l'immensité des plaines de Cassira.

Implacablement, la horde avança.

mercredi 30 septembre 2015

La loi des plaines, chapitre 13: Le destin de Yahnee

Tabbaquena vit Wakaree et Yanhee se précipiter sur le kʉtsʉtoya. Il savait qu'ils allaient mourir, mais son cœur était heureux que le jeune brave le fasse avec honneur et non pétrifié comme un couard de citadin. Il descendit de cheval. Sa propre monture n'était pas aussi Douée que Wakaree, il ne réaliserait pas vraiment que  son cavalier était mort, alors le chaman gifla sa croupe et le renvoya vers le reste du troupeau. Il serait peut-être en mesure de se sauver.

La horde se refermait sur les humains. Ils couraient vite, beaucoup trop vite. La tribu ne serait jamais capable de s'échapper. Il devait gagner du temps. Il se tourna vers ses esprits pour leurs demander de l'aider dans ce dernier combat. Il sortit son tambour et commença à jouer un rythme dur, un rythme violent et agressif, le rythme le plus fort qu'il avait en lui. En se perdant dans les vibrations du tambour, il sentit ses esprits venir à lui et lui prêter leurs pouvoirs. Il commença à sentir que tout était possible et en quelque sorte c'était vrai. Il était un Ami du vent, comme Towasi, mais beaucoup plus puissant. Alors il rassembla toute la puissance qu'il avait en lui, toute la puissance des esprits qui marchaient avec lui, et dans un déploiement de volonté titanesque, il manifesta la vision qu'il avait en lui, une tornade colossale qui balayerait les Morlocks de côté.

Les vents commencèrent à augmenter, à hurler et à crier leur colère devant la présence blasphématoire des Morlocks. Les monstres furent balayés, certains chutèrent et entrèrent en collision les uns avec les autres. Pendant un instant, la ligne de créatures se précipitant vers les fuyards fut perturbée et des combats éclatèrent dans leurs rangs alors que les vents jetaient les plus léger contre les plus grands. Tabbaquena vit les perturbations qu'il avait causé et il en fût heureux. Peut-être qu'il réussirait à les ralentir suffisamment après tout. Malheureusement, il ne le saurait jamais. Tout d'un coup une fatigue harassante l'accabla et il tomba à genoux. La magie était très exigeante, ce qui en faisait une chose très dangereuse. Il y avait toujours un prix à payer pour façonner la réalité et plus l'exploit était grand, plus le prix l'était aussi.

La création d'une tornade était un très grand exploit.

Tabbaquena sentit des perles de sang goutter de son nez et de ses yeux. Sa vision devint floue, les sons étouffés. Il n'entendait que son cœur, son cœur battant comme un tambour contre ses oreilles. Il ne vit que vaguement ses compagnons se précipiter à la rencontre du gigantesque animal leur faisant face.

Yahneequena et Wakaree s'écrasèrent contre le kʉtsʉtoya avec toute la force qu'ils pouvaient rassembler. Ils avaient des années d'expérience de la chasse et au dernier moment, Wakaree sauta sur le côté, permettant à son cavalier de transpercer la bête avec sa courte lance. Yahneequena savait qu'il n'avait droit qu'à un seul essai. En temps normal les chasseurs portaient à leurs proies de multiples coups mais il était seul. Alors il saisit son unique chance de faire tomber le monstre: il enfonça sa lance dans l'œil le plus proche de lui. C'était une petite cible, mais il la frappa miraculeusement de tout son poids et celui de son cheval combinés. Une frappe aussi puissante aurait pu embrocher un homme et traverser l'os et c'est ce qu'elle fit. La lame en forme de longue feuille creva l'œil de l'animal comme s'il n'était pas là, détruisit son orbite puis se logea finalement dans son cerveau.

Yahneequena aurait crié sa victoire mais la force de l'impact était trop grande. Il percuta le manche de sa lance, se cassa quelques côtes et fut jeté à terre. Il essaya d'amortir sa chute avec un bras, mais il tombait beaucoup trop durement. L'os se brisa et il s'écrasa au sol. Étourdi et à peine vivant, le corps traversé par une douleur atroce, il réussit cependant à lever son visage de terre et à regarder son ennemi.

L'animal avait été tué sur place, ses jambes avaient cédé sous lui et il était tombé lourdement. Son cavalier n'avait toutefois pas été jeté au sol. Le cœur de Yahnee se serra. Il avait espéré  le blesser, au moins, mais la seule chose qu'il avait réussi à faire, c'était d'encore plus l'enrager. La horde se referma sur eux. Le chef des morlock se laissa glisser à bas de sa monture, presque gracieusement. Il commença à marcher vers Yahnee, une rage brûlante faisant briller les étranges anneaux d'or qui lui encerclaient les yeux. Il était presque sur le jeune guerrier quand une puissante rafale le projeta à genoux, juste à côté de Yahnee. Le jeune Nʉmʉ rit et cracha du sang au visage de son ennemi.
«Notre chaman est plus fort que toi, démon!" dit-il d'une voix rauque.
Le morlock se releva, debout envers et contre les vents violents. Il se tourna vers Tabbaquena et balaya l'espace devant lui du bras en grognant.
"Non."
À l'horreur de Yahnee, les vents s'apaisèrent. Il toussa plus de sang et cria "Qu'est-ce que tu es, monstre?"
Il n'avait jamais entendu de morlock dire un seul mot auparavant. Ils étaient censés être à peine plus intelligent qu'un cheval! Enfin, il commença à réaliser.
"Nous n'avons jamais eu aucune chance, hein?"
"Non." dit une fois de plus le morlock sans lèvres de son étrange voix gutturale.
Il commença à nouveau à marcher vers Yahnee. Autour d'eux, la horde avançait toujours, mais elle évitait son leader et glissait autour de lui comme l'eau qui coule autour d'un rocher. L'étrange morlock saisit  une épée d'obsidienne noire ("les morlocks n'ont jamais leur propre épée" pensa Yahnee frénétiquement) et la souleva, pointe vers le bas, s'apprêtant à la plonger dans le corps du garçon.

Un hennissement assourdissant le força à reculer de quelques pas. Wakaree avait fait volte-face et était revenu protéger son frère. Il se cabra et essaya de frapper le comparativement petit morlock de ses sabots. Mais leur ennemi était trop rapide, beaucoup trop rapide. Il recula, juste assez pour éviter la frappe mortelle et avant que les pattes de Wakaree n'aient le temps de toucher le sol, la sombre créature courut vers l'alezan, sauta et lui décrocha un coup de poing d'une violence inouie sur la tempe. Wakaree tomba comme une pierre, les jambes secouées de spasmes d'agonie.
"Non!" cria Yahnee. "Non, Wakaree, non!"
Il ne pleura pas son ami longtemps. Le morlock plongea son épée dans le cœur du jeune brave, puis la retira.
Yahneequena s'écroula. Dans ses derniers instants, alors que la vie s'écoulait de sa poitrine, il  essaya de se retourner, afin d'atteindre et de presque toucher la crinière de son frère.
«Frère Wakaree, je t'aime," eu-t-il la force de dire à son ami.
«Frère Yahnee. Heureux," répondit faiblement le cheval.
Puis, ils s'éteignirent tous les deux.

Tabbaquena le chaman vit l'étonnante frappe délivrée par Yahnee sur la monture du morlock. Ce fut sa dernière vision. Son esprit avait mis toute son énergie dans son dernier acte magique et il n'en avait pas assez pour continuer à vivre, alors il mourut, comme une bougie soufflée par le vent. Il mourut fier de son frère de clan et il ne le savait pas, mais lui et Yahnee moururent comme des guerriers, leurs dos loin de l'ennemi. Il était à genoux, mais il était tenait toujours sa lance et la pointait vers les morlocks, comme il se doit.

lundi 21 septembre 2015

La loi des plaines chapitre 12: La loi des plaines

Ceci est le chapitre 12 de "la loi des plaines". Vous retrouverez le chapitre précédent ici. L'histoire se termine, il reste 4 chapitres très intenses... J'espère que cela vous plaira! N'hésitez pas à me laisser vos impressions :).

Contrairement à ce que les habitants des citées assiégées de Yaghan pouvaient croire, les Nʉmʉ entraient rarement en contact avec les morlocks. Leur mobilité et l'immensité des plaines leur permettait généralement de se tenir loin des ennuis. Ils se trouvaient confrontés à ces monstres que lorsqu'ils appliquaient les tactiques de guérilla qui faisait la réputation de leurs ancêtres afin de détruire des petites meutes de morlocks; et ce avec des pertes minimales.

Mais quand les morlocks tombaient sur un campement pour une raison quelconque, généralement parce que les scouts avaient commis une erreur, la catastrophe était presque certaine. Les seuls guerriers qui pouvaient combattre les morlocks et vaincre même ceux-ci étaient en surnombre étaient les légendaires Ancillas de l'École de Guerre de Gond, des soldats formés depuis l'enfance au combat et à l'utilisation de Dons magiques qui éclipsaient ceux des hommes ordinaires. Les Nʉmʉ étaient probablement les meilleurs guerriers de Yaghan, ne cédant la première place qu'à ces combattants légendaires, mais même eux n'avaient aucune chance lorsqu'ils étaient submergés par une horde de morlocks supérieure en nombre. Dans cette situation critique, la chose la plus importante était de s'assurer que la tribu survive et puisse transmette son héritage à la génération suivante. Ce but primait sur tout le reste, même si cela signifiait souvent que beaucoup de personnes aient à se sacrifier pour permettre à quelques-uns de vivre. Une tribu avait besoin de ses meilleurs chasseurs pour survivre à l'hiver, alors quand la tragédie était presque certaine, ils avaient pour consigne de s'enfuir. Tourner le dos à leurs ennemis jurés rendait chaque Nʉmʉ malade de honte, de colère et par dessus tout de chagrin, mais leur devoir était plus important que quoi que ce soit d'autre.

Kanaretah le savait, elle savait qu'elle était importante et qu'elle devait trouver un moyen de sauver les atouts qu'étaient Tabbaquena, Yahneequena et sa personne même... Mais elle ne voyait pas comment s'en sortir, pas avec les monstres presque sur eux. Je dois faire de mon mieux pour sauver les miens, se rappela-t-elle encore et encore, comme pour s'en convaincre.
"Towasi!" cria-t-elle. "Towasi, partez, dis leur de fuir, que les chasseurs prennent les enfants avec eux et fuyez! Nous allons les ralentir!"

Towasi n'était pas une lâche. Malgré son jeune âge, elle avait combattu les morlocks de nombreuses fois. Mais cette créature malfaisante perchée sur un kʉtsʉtoya dressé était une chose plus horrible que tout ce qu'elle avait pu voir auparavant. Dans un moment de clarté, elle réalisa que même si elle s'enfuyait, ses chances d'en réchapper étaient très minces. Alors, elle ordonna à son cheval de faire volte-face et galopa vers la caravane. Elle pleurait en chevauchant car elle savait que ses amis étaient morts.

Kanaretah se sentit légèrement soulagée. La jeune fille s'en sortirait, peut-être. Une petite victoire, c'était mieux que rien lorsque vous faisiez face à l'extermination.
"Tabbaquena!" cria-t-elle. "Toi aussi!"
«Nous sommes condamnés et tu le sais!" dit le vieux chaman sèchement. "Je peux gagner du temps, ils auront besoin de toi s'ils survivent!"
Il avait raison. C'était la loi des plaines, elle devait rester en vie et s'assurer que la tribu lui survive. Mais elle ne pouvait pas s'y résoudre. Elle ne pouvait pas quitter Yahnee, sanglotant à ses côtés, ou son vieil ami le chaman.
"Tu perds du temps!" cria Tabbaquena.
Il gifla la croupe de Neraquassi et lui ordonna de fuir avec toute la force de son esprit. Le cheval était moins têtu que sa cavalière et bondit dans la direction du reste de la bande.
"Yahnee, lève-toi." dit fermement le  chaman, tournant son attention vers le garçon en sanglots.
Le jeune brave arrêta de se griffer le visage et le regarda, saisit par la présence implacable du vieil homme.
"Tu est un Nʉmʉ, un Seigneur des Plaines. Comporte toi comme tel et meurs comme il se doit! Arrête de te chier dessus et lève toi!" dit le chaman.
Etre traité de lâche était la pire des insultes pour un guerrier et le meilleur moyen de le faire sortir de ses gonds. Yahnee ne faisait pas exception. La colère grandit en lui et balaya sa peur de côté.
Il hurla de rage et de frustration, vomit, et, tremblant, enfourcha Wakaree d'un bond. La loi des plaines voulait qu'il s'enfuit, mais il n'en avait pas l'intention. Il était responsable de ce qui se passait, il devait expier sa faute.

«Je suis désolé mon ami, mon frère," dit-il doucement à son cheval. "Ce soir, nous serons réunis auprès du Grand Esprit."
Wakaree ne comprenait pas vraiment le concept; une seule chose était claire pour lui : il serait allé n'importe où avec son frère, même si cela signifiait galoper vers ces bêtes immondes sentant la mort et la corruption.
"Wakaree et frère Yahnee chassent. Ensemble. Heureux" dit le cheval.
"Oui, ensemble» murmura Yahnee avec un sourire triste.

La tête haute, ensemble, ils ont se dirigèrent vers la horde, vers une mort digne.

samedi 19 septembre 2015

La loi des plaines, chapitre 11: Yahnee retrouvé

Comme d'habitude, je vais commencer par une baffouille d'excuses: j'ai arrêté de mettre à jour la nouvelle par flemme. Comme je n'avais aucun retour, j'avais un peu l'impression que tout le monde s'en moquait, donc j'ai perdu la motivation. Et puis une personne m'a laissé un commentaire me demandant la suite (merci Anne!) et donc voilà, au moins pour elle, la suite :). Content que cela te plaise :). Ceci est donc le chapitre 11 de "la loi des plaines". Vous retrouverez le chapitre précédent ici.

Comme prévu, les Chats-Rasoir avaient suivi les deux braves dans une furie de grondements, permettant ainsi au reste de l'équipe de secours de poursuivre leur chemin en toute sécurité vers Wakaree. Les soleils jumeaux de Yaghan s'élevaient paresseusement au dessus de l'horizon et le fait qu'ils orbitent lentement l'un autour de l'autre créait d'incroyables tons pastels. Comme toujours, les Nʉmʉ étaient émerveillés par ce spectacle magnifique. C'était la raison pour laquelle ils vivaient dans les plaines, malgré les Morlocks, malgré les prédateurs, malgré les tornades et le froid de l'hiver. Ils étaient libres et vivaient en harmonie avec la nature. Ils pouvaient chevaucher la tête haute, fiers Seigneurs des plaines couronnés par les rayons chatoyants de leurs deux soleils. Ils pouvaient respirer l'air frais et pur en savourant la beauté immaculée et sauvage du paysage monumental qui était leur demeure.

Kanaretah était morte d'inquiétude. Elle ne le montrait pas, néanmoins, elle pris un moment pour remercier les esprits des plaines, les esprits des soleils, ceux de son cheval et ses propres gardiens. Une telle beauté inspirait le respect et remercier les esprits régulièrement était une manière de s'excuser d'empiéter sur leur territoire. Elle savait que les autres cavaliers faisaient la même
chose de leur coté. C'était important, ne pas le faire n'apportait que de la malchance lors d'une chasse.

Il s'avéra qu'il fût ensuite assez facile de retrouver Wakaree malgré le lever d'un brouillard matinal recouvrant le paysage à cause de la hausse de température. Peut-être que les esprits étaient satisfaits. Le groupe continua dans la direction générale indiquée par Tabbananica et Kanaretah fut bientôt en mesure de trouver des empreintes typiques d'un cheval portant un cavalier sur son dos.

Alors qu'ils approchaient prudemment de Wakaree, ils pouvaient voir une forme avachie sur sur sa croupe. Pas de doute, c'était bien Yahneequena. A fur et à mesure que la distance qui les séparait diminuait, Pisunii commença à trembler et à piaffer.
"Elle a peur, Wakaree a pris contact avec elle, il est apparemment plus terrorisé qu'il ne l'a jamais été. Cela déteint sur elle." dit Towasi, répondant au regard inquisiteur de Kanaretah.
Elle hocha la tête et demanda à sa propre monture, Neraquassi, d'essayer de calmer Pisunii, quand tout à coup, Wakaree les repéra et à leur consternation, commença à trotter dans leur direction. Immédiatement, Kanaretah fit les signes pour une manœuvre d'approche indirecte. Tabbaquena et Kotsoteka bifurquèrent chacun de leur côté, se positionnant afin d'arriver sur les flancs de Wakaree. Ils saisirent leurs arcs et regardèrent nerveusement de côté, à l'affût de tout type de danger.

Kanaretah fit un autre geste, ordonnant à Towasi d'aller à la rencontre du cheval paniqué. Pisunii  s'élança immédiatement. Ces deux là n'avaient pas besoin de mots pour communiquer et ils agissaient comme s'ils partageaient une conscience unique. La jeune cavalière saisit sa courte lance, prête à parer à toute éventualité. Quand elle fut assez proche pour saisir les rênes de Wakaree, son cœur se serra. Qu'était-il arrivé? Le bel alezan n'était plus que l'ombre de lui-même. Son museau écumait d'une mousse blanche, ses flancs se soulevaient rapidement et ses yeux étaient écarquillés, affolés. Il parcouru le reste de distance qui les séparait et enfouit sa tête dans l'encolure de Pisunii, comme s'il pouvait s'y cacher. La jument commença à montrer à sa cavalière les images incohérentes projetées par l'esprit du pauvre cheval. Il était soulagé que de les secours soient enfin arrivés, mais plus que tout il voulait de l'aide pour son petit frère. Yahnee offrait un spectacle encore pire que Wakaree. Les articulations de ses doigts étaient blanches à force de se cramponner à la crinière de son ami, sa mâchoire se contractait de façon incontrôlable, il s'était manifestement fait dessus... Mais le pire, c'était ses yeux. Ils étaient grands ouverts, exorbités mais fixés dans le vague. C'était comme s'il ne regardait pas à l'extérieur mais à l'intérieur de lui et comme si ce qu'il y voyait lui faisait peur delà de toute raison.

Bientôt, les Nʉmʉ décidèrent qu'il n'y avait rien autour d'eux ayant pu les effrayer à ce point. Ils étaient d'excellents pisteurs bien sûr, ils n'avaient donc aucune difficulté à reconstituer les événements de la nuit, comme le fait que Yahnee s'était arrêté, puis s'était retourné pour combattre des carnirats. C'était ce qui s'était passé après qui était un mystère complet. Il s'était manifestement très bien débrouillé et s'était débarrassé de la vermine rapidement, un exploit assez impressionnant pour un guerrier solitaire. Mais après cela, rien. Wakaree avait commencé à galoper, à fuir quelque chose, mais quoi? Ils n'en avaient aucune idée. Si cela avait été un prédateur, cela n'expliquait pas la folie de Yahnee. S'il cela avait été des morlocks, il y aurait eu des signes de bataille, ou plus probablement, il aurait été tué et dévoré. En outre Wakaree s'en serait souvenu, mais il ne semblait pas se rappeler de quoi que ce soit d'étrange en dehors de leur combat contre les rats.

Enfin, Tabbaquena se saisit de son tambour et commença à jouer un rythme hypnotique. Peu de temps après, il marchait en esprit, mais même cela ne donna aucun résultat. Il n'était pas en mesure d'atteindre l'esprit du jeune Nʉmʉ et la seule chose qu'il obtint de Yahnee fut une incroyable vague de peur. Son esprit était très difficile à approcher, il essayait systématiquement de s'échapper dès que Tabbaquena s'approchait de lui. Finalement, le vieux chaman dû abandonner. Il avait besoin de plus de puissance, de plus de temps, d'une hutte de sudation peut-être. Quelque chose de terrible s'était insinué dans la psyché de Yahnee, et essayer de l'exciser à cheval au milieu de la plaine était au-delà des forces du chaman.

Sidérée, Kanaretah donna l'ordre de rentrer au camp. Ils avaient essayé de faire monter Yahnee sur un cheval frais, mais il ne voulait rien entendre et sentant son angoisse augmenter, Wakaree se retourna contre eux, avec force coups de dents et coups de pied. En fin de compte, ils abandonnèrent, le camp n'étant de toute façon qu'à quelques heures de route à un rythme lent. Towasi changea cependant de cheval et commença à galoper vers le camp en remorquant Pisunii. Kanaretah ne voyait aucune raison de déplacer la tribu, mais elle était préoccupée par l'incident et pour des raisons de sécurité, elle voulait quand même qu'ils se déplacent un peu vers l'est. Cela les rapprocherait de Gond, et il était toujours prudent de bouger s'il y avait le moindre doute.

Et ce fut tout. Quelques heures plus tard, ils avaient rattrapé leur retard et ils étaient enfin en vue de la caravane. Alors qu'ils se rapprochaient, Kanaretah rapprocha Neraquassi de Wakaree et essaya d'attirer l'attention de Yahneequena.
"Nous sommes arrivés mon garçon, tu peux te détendre maintenant. Vous êtes en sécurité, toute la tribu est là pour vous protéger," dit-elle d'une voix douce et maternelle.
Yahnee ne réagit pas, mais son étreinte sembla se détendre. Quelques instants plus tard, il reniflait l'air. Ils étaient entourés de l'odeur de la troupe, de l'odeur de centaines de chevaux, de poussière dans l'air, de vestes en cuir et de crottin de cheval. Une odeur à laquelle ils étaient tous habitués, l'odeur de leur chez eux. Towasi était déjà arrivée et elle était en train d'aider à mener l'élevage de chevaux le long de la caravane, mais quand elle vit ses amis au loin, elle se retourna et vint à leur rencontre.

"Ooh haa! Une bonne rencontre, voyageurs. Nous sommes heureux de vous offrir l'hospitalité ce soir" plaisanta-t-elle, en souriant d'une oreille à l'autre.
Elle était heureuse de les voir revenir sains et saufs.
Soudain Yahnee sembla reprendre conscience. Il se redressa sur Wakaree, surprenant le cheval déjà paniqué. Ses yeux dardaient de tous les côtés, passant de Kanaretah, à la caravane, puis revenant à elle.
"Pourquoi sommes nous ici!" hurla-t-il.
"Quoi?" s'écria Kanaretah, alarmée par la violence de son éclat de voix.
"Non!" commença-t-il à gémir. "Non, non, non, non! Il est ici, il est en moi, il sait où nous sommes!"
"Arrête!" lui commanda Kanaretah. "Explique-toi. Qui sait que nous sommes ici? Qu'est-ce que tu racontes?"
Mais Yahnee n'écoutait pas. Il était au le bord de la folie. Il regardait autour de lui, complètement délirant.
"Non, il est ici, il est ici, c'est ma faute, c'est trop tard!" cria-t-il. Il tomba de son cheval, sanglotant et regardant quelque chose derrière eux.

Kanaretah se retourna lentement. Le brouillard du matin commençait lentement à se dissiper, révélant l'ombre d'une énorme créature. Un kʉtsʉtoya monstrueux. Un kʉtsʉtoya monstrueux monté par un morlock colossal.

Elle n'arrivait pas à en croire ses yeux. Elle ne les avait pas entendu arriver, ni senti, ni ressenti quoi que ce soit pouvant l'avertir. Comment une chose aussi monstrueuse avait-elle pu les suivre? Le morlock souleva un bras vêtu d'un assortiment de pièces d'armure dépareillées. Il ouvrit une bouche sans lèvres couleur de cendres, révélant une rangée de dents triangulaires acérées. Puis il hurla, un terrible rugissement qui leur fit dresser les cheveux sur les bras. Elle n'avait jamais entendu un cri aussi terrible, promettant violence, douleur et mort, un cri qui vous glaçait jusqu'au sang. Cela ne lui ressemblait pas, pourtant elle était transpercée, il se passait trop de choses en même temps, Yahnee sanglotant et griffant son visage avec ses ongles, Wakaree hennissant de peur, tous les chevaux commençant à perdre leur calme et l'apparition de cette créature cauchemardesque différente de tout ce qu'elle avait jamais vu...

Enfin, le long hurlement s'arrêta, et elle retrouva ses esprits. Mais alors qu'elle était sur le point de lancer ses ordres à ses camarades stupéfaits, elle fut une fois de plus arrêtée dans son élan. Alors que les brumes se séparaient, plusieurs formes commencèrent à sortir de l'ombre et à se solidifier lentement.

Des Morlocks. Des centaines, non, des milliers d'entre eux.


«Nous sommes condamnés," s'écria Yahneequena. «Je nous ai tous condamné!"

mercredi 29 juillet 2015

Et de 4: quatre ans après la transplantation

Cela fait un moment que je me dit qu'il faut que j'écrive un post à "l'ancienne", où je parle de la vie, de l'univers, et du reste et que je remet à plus tard. J'ai déjà du mal à poster la suite de ma nouvelle alors que je n'ai que peu de travail à fournir (elle est traduite intégralement et je n'ai qu'à corriger certaines imperfections avant de mettre le post en ligne), alors écrire un post, n'en parlons pas.

Cela tient à plusieurs facteurs, je crois, le premier étant tout simplement que j'ai moins le temps, pour plusieurs raisons dont je vais parler. Le deuxième, c'est tout simplement que tout le temps que je passe à écrire, je le passe à écrire un roman. J'aime de moins en moins en parler, d'ailleurs, de ce roman, à part à mes proches. Plus j'avance (et je peux vous dire que j'avance, j'ai environ 200 pages d'écrites et 200 de plus en notes diverses sans compter les plans, les dessins...), plus j'y tient, plus j'ai l'impression que peut-être il y a l'embryon d'un truc bien, plus j'ai peur du regard extérieur, que cela ne plaise qu'à moi. Non, ce n'est pas tout à fait ça. Plus j'avance, plus c'est moi à l'intérieur, et plus j'ai peur que cela déçoive. Bref, je ne voulais pas vous parler de cela, je voulais juste dire que ce projet occupe la majorité de mon temps libre, que je me couche et me réveille en y pensant, et que c'est la raison de l'abandon relatif de mon blog.

Depuis que je suis rentré, j'ai aussi éprouvé le besoin de me concentrer sur moi. Beaucoup de bloggers expats en profitent pour exprimer leur ressenti, le choc culturel du retour, ou pour expliquer leurs stratégies pour déménager d'un bout à l'autre du globe. J'aurais aussi beaucoup à dire, mais l'envie me manque, pour être honnête. Pour comprendre pourquoi, il faut que je revienne en arrière un peu, je pense.

En Septembre 2014, j'ai vécu quelque chose d’extrêmement difficile. La femme que j'aimais m'a quitté pour des raisons que je comprends parfaitement, et je n'ai d'ailleurs aucun ressentiment à ce sujet. C'est peut-être plus dur, quand la séparation se fait alors que vous, vous voudriez que tout continue pour toujours, que vous êtes heureux avec la personne. Plus dur que lorsqu'il y a quelque forme de ressentiment que ce soit qui facilite la séparation. L'avantage c'est qu'il n'y a pas de rancoeur, pas de colère, ni de disputes. Mais vous êtes arrachés à la vie de vos rêves, en quelque sorte, et il n'y a rien que vous puissiez faire. Un peu comme lors d'un diagnostic d'un cancer, en fait. Vous êtes projeté dans une vie que vous ne désirez pas, vous devez faire le deuil de cette part de vous qui est plus que vous, qui était "nous". Beaucoup de réactions sont possibles, je pense. Comme la leucémie, j'ai décidé de l'accepter comme quelque chose d'inévitable auquel il fallait survivre. Oh, ce ne s'est pas fait sans mal, le soir de la prise de décision ferme et définitive de se séparer, j'ai pleuré, j'ai souhaité avoir crevé de la leucémie (avant de me rendre compte de l'horreur de cette pensée quand j'ai appris le décès d'une amie). J'ai eu des soirs noirs, depuis, à me demander ce que je foutais sur cette terre, à en avoir marre d'exister, séparé d'un bout de moi, dans un corps qui me fait souffrir tous les jours. Mais bon. Pas le choix.

En plus de la séparation du couple, il a fallu accepter le fait de rentrer de façon non souhaitée au bercail. Situation paradoxale: ma famille et ma culture me manquaient, la France aussi, et puis surtout mes amis me manquaient. J'ai quelques amis très proches aux US, mais j'ai eu du mal à connecter à un niveau fondamental avec les gens, à trouver des gens ayant une vision de la vie qui corresponde profondément à la mienne. Les seules personnes avec qui j'arrivais à communiquer était d'autres malades, et quelques très rares personnes ayant souvent des parcours de vie étrange, ou des centre d'intérêts hors norme, proche des miens. L'ironie, c'est que l'été avant de partir, entre on va dire mai et septembre, j'ai rencontré des gens extraordinaires qui m'ont profondément donné envie de rester à Seattle. J'ai été accueilli comme un frère par les Ilustrisimos de Vancouver (une école d'épée) et par le club de I Liq Chuan de Seattle (une pratique proche de la mienne). J'ai rencontré une chamane sibérienne et son élève et j'ai vécu des choses extraordinaires, magiques avec elles. J'ai vu les orques. J'ai visité la terre des Duwamish, tribu du chef Seattle, et je me suis senti profondément connecté à ce bout d'île, j'ai eu l'impression d'être chez moi, vraiment.

Cela a été un double déchirement. Arraché à ma terre alors que je l'avais finalement choisie, arraché à ma vie, arraché à mon couple. Avec en fond, le spectre de la maladie, la douleur permanente et la dépendance aux médicaments. Le jour où je me suis retrouvé dans mon appartement vide, quitté 6 ans plus tôt avec les mêmes valises mais sans ma femme, j'ai eu un moment de flottement. Retour au départ, la maladie en plus, l'amour en moins, et cinq ans de plus au compteur. Sensation étrange de gâchis.

Les mois qui ont suivi, jusqu'à décembre, ont été très dur. Il a fallu réapprendre à vivre tout seul, déménager, prendre en charge toutes les démarches. Tout est compliqué, et cela se complique encore quand vous avez une fenêtre d'à peu près 2-3h par jour où vous fonctionnez normalement avant d'être soit épuisé, soit tellement douloureux que vous n'avez qu'une envie, vous foutre au lit. Et puis vivre seul, c'est deux fois plus de boulot, plus de partage des tâches, plus de cordon de sécurité aussi lorsque vous venez de gerber et que vous avez du mal à trainer vos os, personne sur place pour aider. Il a fallu apprendre à faire sans.

Il a aussi fallu s'habituer au système de santé et toute cette période est émaillée de dizaines de visites chez des médecins différents, pour faire le point, pour que tout le monde se mette au courant, pour essayer des thérapies contre la douleur, en ménageant l'ego des uns et des autres... A un moment j'en ai carrément eu ma claque d'ailleurs. J'ai un peu fait un rejet du monde du cancer et moi qui suivait publications, malades etc... Je me suis complètement détourné du sujet. Juste marre. Besoin d'air.

Cette difficulté du retour a été compensée par plein de petits plaisirs. Retrouver les pâtisseries françaises, constater qu'au supermarché, même les trucs d'entrée de gamme sont meilleurs que la plupart des produits US, retrouver la famille sans avoir le cœur serré en les quittant car on se dit qu'on ne les reverra pas avant un an, aller dans les librairies et se rendre compte qu'on a toujours accès à tous les livres US fabuleux, mais qu'en plus on a accès à une production française d'excellente qualité. Retrouver les amis, aussi.

Les expats disent souvent qu'à leur retour, pleins d'amis ont déserté. Je ne sais pas. Chaque fois que j'ai appelé mes amis les plus proches, ils ont accouru à ma rescousse. Je pense en particulier à Julien, Ludo, Serge, Amaury, Solène, mon frangin, Marcel mais aussi Nadine et Carla... Mais je suis devenu assez solitaire. Je l'étais déjà un peu, et passer 3 ans seul à la maison toute la journée a un peu renforcé cela. Sans compter le fait qu'il est difficile de maintenir une vie sociale quand on est plus bon à rien à 21h. Je n'ai donc pas énormément contacté de gens, c'est un peu paradoxal d'ailleurs, cela fait presque un an que je suis rentré et j'ai vu moins de monde que lors de la semaine en France passée au bout d'un an d'expat. Je manque de temps, je manque d'énergie. En revanche, si l'on me contacte, je suis toujours partant.

J'ai souvent des impressions étranges, même encore un an après. J'ai oublié comment beaucoup de rouages de la société française fonctionnent, je ne reconnais rien de ce qui passe à la TV, j'ai même oublié des lieux et la carte du métro Parisien, que je suis maintenant obligé de regarder attentivement, comme lorsque je suis arrivé à Paris il y a presque 15 ans. Je ne suis plus tout à fait chez moi, ça c'est sur!

Malgré tout cela, je crois que je me sens mieux en France. Des rues avec des boulangeries et des pâtisseries, des vieilles pierres, les bars avec terrasse, les bistrots... Tout cela fait partie de mon ADN je crois, comme celui de beaucoup de français, et retrouver une vie normale, si cela m'a enlevé ce frisson de l'aventure que j'aimait tant, m'apporte une certaine détente, je dois l'avouer.

En décembre, ma grand-mère est morte. De tous mes grands-parents (j'ai eu la chance de tous les connaître), c'est elle qui a le plus compté. Mes grands-parents du coté paternel sont mort alors que j'étais aux US et cela m'avait profondément affecté de ne paspouvoir assister à leur enterrement, de ne pas être la pour mon père. Alors là, j'étais heureux de pouvoir être là et de pouvoir la faire parler à travers moi à son enterrement ainsi que d'être la pour ma famille, mon grand-père et ma mère.

En décembre Celia m'a aussi annoncé que notre séparation était définitive. La nouvelle m'a broyé quelques jours, mais cela a été libérateur. Nous avons parlé et nous nous sommes quitté définitivement avec beaucoup de tendresse et d'affection, je crois. Comme le diagnostic du cancer, cela m'a libéré, en tout cas. Libéré du doute, avec un seul objectif: vivre.

Je compare le divorce et l'impatriation au cancer, car le fait est que j'ai digéré cette succession de traumatismes à une vitesse incroyable. Il y a une forme d'habitude, de gymnastique mentale: on continue et c'est tout. Il y a aussi une vraie évolution dans mon caractère. Je ne m'inquiète globalement jamais, je n'anticipe jamais un malheur ou un problème. Je vais prendre un exemple débile, mais si je perds mon téléphone, je vais m'inquiéter quand j'aurais cherché partout. Avant cela, comme ce n'est pas sur qu'il soit perdu, je ne m'inquiète pas, je ne m'énerve pas. Quand le portable est vraiment perdu, je m'agace cinq minutes, puis je cherche un autre portable. Et voilà. Je suis fondamentalement optimiste, en théorie comme en pratique.

Il y a quand même un truc qui me stresse: la bureaucratie. J'ai du mal à répondre au téléphone et à ouvrir mon courrier car j'ai tout le temps peur qu'un truc ne me tombe dessus. Je crois que c'est essentiellement du aux galères rencontrées en rentrant, j'en ai juste marre (on m'a piqué ma bagnole par exemple). J'ai juste envie qu'on me foute la paix. Je m'excuse d'ailleurs auprès de mes amis: j'ai saturé, j'ai le portable en horreur. Il est souvent en panne de batterie parce que je l'oublie. Envoyez moi des emails, c'est le meilleur moyen. Même si c'est un email  pour me dire de vous téléphoner.

En janvier, j'ai décidé de me reprendre en main et de recommencer à rencontrer des femmes. Je suis solitaire, mais pas fait pour vivre seul... Et puis j'aime les femmes, on ne va pas se mentir ;). Direction Internet et les nombreux sites du marché. Je vous avoue que j'ai vraiment eu l'impression de ramer. Cela a été très difficile pour moi de connecter avec des femmes. Nous avions des vies et des préoccupations tellement éloignées... Le courant passait très rarement et quand il passait, j'étais déprimé par l'espèce de double peine que représente le divorce et la maladie. Comment aller plus loin quand vous n'êtes pas divorcé officiellement, et quand le seul fait d'aller prendre un café en soirée avec quelqu'un vous coûte? On se fait un musée ensemble? Ah, non, ça me brise les jambes, tu préfères pas juste discuter chez moi? Avouez que c'est assez peu glamour. Comment dire à quelqu'un que vous ne pourrez pas faire des tonnes de sorties et qu'au bout de deux heures vous êtes claqué?

J'ai décidé de jouer cartes sur table, en expliquant tout sur mon profil du site choisi. Maladie, divorce, tout, avec une caution à l'appui, le blog me permettant de convaincre que je ne racontais pas n'importe quoi. Forcément avec ce genre de profil, cela a filtré pas mal. Pourtant, une femme a accepté de me rencontrer chez moi, pour prendre un café. Et puis Charlie Hebdo est arrivé, le jour du RDV: elle était flic (ce qui explique aussi sa prise de risque) et a annulé. J'ai un peu eu l'impression d'être maudit.

Un soir, une femme a piqué mon intérêt. Sa photo était floue, je ne l'aurais normalement pas contacté, mais elle prétendait aimer "Le Petit Prince". Je me suis demandé ce qu'il y avait derrière, et je me suis aperçu en en discutant avec elle qu'elle pouvait parler du texte de manière vraiment intéressante, vraiment pas simpliste. Pas comme beaucoup de gens qui prétendent aimer ce texte quoi. J'étais un peu le cul entre deux chaises: sa photo était vraiment mauvaise, et j'estimais qu'il y avait une chance sur deux qu'elle me plaise. J'en ai parlé à un ami, en disant que normalement je ne prendrais pas le risque (un café, cela me coûte rappelez-vous, alors avec quelqu'un qui ne me plait pas...) Mais, là, j'étais prêt à le prendre, ce risque, tellement la conversation m'avait accroché.

Nous nous sommes rencontré, et j'ai su au moment où elle est sortie du métro et où je l'ai vu sourire qu'il se passerait quelque chose. Nous venons de fêter nos 6 mois ensemble. Elle a une fille de 11 ans. Cela pourrait être un obstacle, mais je commençait à vouloir avoir un enfant, et je suis stérile. Voilà qu'une enfant débarque dans ma vie, et elle est adorable, d'ailleurs je la garde les deux jours qui viennent, on va bien s'amuser. Nous avons beaucoup de points commun étrange (elle est allée au lycée de mon père, par exemple, cela ne s'invente pas). Elle a aussi un vécu compliqué, un accident de voiture qui lui a presque arraché la cheville et qui lui a laissé une vilaine cicatrice et des difficultés à marcher. Elle souffre tous les jours depuis cinq fois plus longtemps que moi.

Je me demandais si je pourrais avoir une relation avec une fille "normale", et je n'ai toujours pas la réponse. Le fait est que le quotidien entre nous est facilité par le fait que nous savons exactement ce que vit l'autre. Une belle brochette de rebuts, tous les deux! En tout cas notre relation n'est pas basée sur le handicap mais sur nos intérêts commun (et ce truc en plus qui existe ou pas). Mais il faut avouer que c'est dur, de vivre avec quelqu'un comme nous au quotidien compliqué, et c'est un vrai plus d'être avec quelqu'un qui comprend parfaitement. Aurions-nous la même affinité sans avoir traversé ce genre d'épreuves? Je ne sais pas. Surement, mais nous n'aurions pas les outils pour que cela dure, alors que j'ai l'impression que maintenant, nous les avons. En particulier, nous communiquons énormément à tous les niveaux. Nous sommes aussi en particulier en phase. Il y a une anecdote que j'aime bien: un soir en chattant sur facebook, j'ai détecté qu'elle avait super mal à son écriture. Parce que j'écris pareil dans la même situation. Il y a forcément une communication un peu plus profonde entre nous, et c'est plutôt cool. Un cadeau des épreuves.

Je ne vous parlerais pas plus de cette relation, je n'ai plus envie de parler de "femme de ma vie" comme j'ai pu le faire, et de me retrouver seul des années plus tard, ni d'écrire sur ma relation et de tout relire plus tard vu sous l'angle de la séparation. J'espère le meilleur mais je prévois le pire, comme toujours. Nous verrons où cela nous mène, mais j'espère très très loin. Tout est là pour.

Cette rencontre m'a redonné le gout à la vie, pourtant l'histoire ne se finit pas là. La gestion de la douleur, parallèlement au retour au travail, est devenue compliquée. En mai, j'ai eu l'impression de toucher le fond. Tellement d'envies, tellement mal tout le temps, tellement peu d'énergie pour les réaliser... Marre d'imposer cela à des gens aussi, marre de vivre cela. J'ai lâché sur pleins de plans. J'ai arrêté d'aller à l'hosto, d'ouvrir mon courrier, de voir d'autres gens que ma copine. Je me suis senti complètement piégé par la douleur et les médicament, par cette vie rythmée de plages de "bien" où j'étais fonctionnel durant quelques heures et le reste du temps où j'attendais la prochaine dose.

Et puis en Juin (grâce à Elle d'ailleurs, qui a suggéré l'idée), nous avons trouvé un nouveau traitement. Je suis nettement mieux avec beaucoup moins de morphine. J'ai à nouveau l'impression d'être libre, je suis beaucoup mieux et plus actif. Progressivement, je reprend le contrôle, je mange mieux, je m'entraîne à nouveau. J'ai une femme de ménage qui vient 2h par semaine me décharger d'une part du boulot, j'ai enfin trouvé mes marques à mon travail et ce que je fais me plait, j'ai trouvé de nouvelles pistes pour continuer mon roman et le deuxième jet s'annonce bien meilleur que le premier. Bref, la vie continue, et c'est une belle vie. Je suis heureux, j'aime ma "petite famille", mes deux nanas quoi. J'ai enfin l'impression que je reprend une vie normale, même si j'ai encore dégeulé il y a deux semaines au réveil sans raison, cela m'impacte moins.

Un ami m'avait dit, lorsque je suis tombé malade: "Pense à l'opportunité incroyable d'évolution que cela représente". Cette pensée m'avait soutenu, mais je me suis rendu compte en cours de route que si évolution il devait y avoir, cela voulait dire beaucoup de souffrance, et surtout beaucoup de travail sur soi pour apprendre de cette souffrance. Car oui, on peut souffrir sans évoluer, sans rien apprendre. Je me suis aussi rendu compte que cette évolution n'était pas stable, qu'on pouvait régresser, et que c'était une attention de tous les instants, de ne pas perdre le cap, malgré toutes les épreuves. Et quand on perd le cap temporairement, et bien tant pis. Lorsque l'on s'en rend compte, il faut repartir et recommencer c'est tout.

Cela fait quatre ans que j'ai été transplanté. Lorsque je suis tombé malade, je pensais qu'à cette date, je serais heureux et vigoureux. Je me suis rendu compte en cours de route qu'il était bien possible que je ne sois ni l'un ni l'autre. Au final, je suis quand même en bonne voie. Malgré cette année très dure, je suis à nouveau à un moment de ma vie où je me dis que je suis exactement où j'ai envie d'être, faisant ce que j'ai envie de faire en compagnie de la personne que j'aime. Qui sait ce qui arrivera l'an prochain? L'important c'est de continuer.

lundi 20 juillet 2015

La loi des plaines chapitre 10: A la recherche de Yahnee

Bonjour à tous! Et oui, je néglige un peu mon blog en ce moment, et lorsque j'écris, c'est pour publier ma nouvelle, pas pour donner des nouvelles... Je vous rassure, tout va bien, que cela soit au niveau de la santé, du travail ou sur le plan personnel. J'avais besoin de faire une pause d'une part, digérer tout les événements récents, et puis je continue bien sur à écrire tant et plus mon roman, ce que je ne peux pas vous montrer... J'en suis aux derniers 20%, j'ai bon espoir de pouvoir présenter quelque chose dans quelques mois :). Ajoutez à ça la reprise du travail et une vie personnelle bien remplie, ainsi que les limitations de mon état (je souffre toujours de douleurs chroniques, je suis toujours très fatigué, en particulier en ces jours de canicule) et vous comprendrez que je ne peux pas tout faire à la fois. Je vais m'y remettre je pense, car je commence à avoir de la matière pour parler du retour et du changement de vie co-incident. Bon, je vous laisse, et j'espère que la suite de l'histoire vous plaira.

Six  cavaliers, treize chevaux. Leur galop aurait dû faire suffisamment de bruit pour réveiller chaque animal errant dans les plaines, mais ils étaient silencieux comme un chat. Kotsoteka [Buffalo Eater], un gros Nʉmʉ aussi large qu'il était grand (ce qui n'était en fait pas beaucoup, heureusement pour son cheval), était doué de la capacité d'étouffer les sons dans une large zone autour de lui, un talent qui était extrêmement utile aux chasseurs. Certains braves n'aimaient pas ce Don, prétendant que c'était la marque d'un lâche, que les vrais guerriers devaient hurler fièrement leur cri de guerre pour faire naître la peur dans le cœur de leurs ennemis. Mais Kanaretah était sage et elle avait très bien compris qu'il n'y avait pas de lâcheté dans le fait de suivre la Loi des Plaines. Seuls les imbéciles ignoraient les Dons donnant aux tribus un quelconque avantage, et les sots ne vivaient généralement pas longtemps.

Pourtant, restait le problème de trouver Wakaree. C'était la tâche de Tabbananica [Aigle du Soleil], l'autre brave de la tribu béni par les Yeux de l'Aigle. Les aigles étaient des oiseaux légendaires vivant au-delà des étoiles, que l'on disait capables de voir depuis la voûte céleste jusqu'aux gouffres les plus profonds, dans ces grottes dont le ventre engendrait le mal qui souillait les Plaines. Malheureusement, Tabbananica était borgne, son oeil pris par un morlock l'ayant mordu au visage. Son Don était par conséquent loin d'être aussi bon que celui de Yahnee: il voyait incroyablement loin, mais il devait pour ainsi dire regarder deux fois plus intensément.

Kanaretah jura dans sa barbe. La bande avait également été dotée de trois femmes ayant les Yeux, mais elles étaient toutes mortes la saison passée. Une avait trépassé en donnant le jour à une petite fille, une autre avait été retrouvée morte de froid après une tornade particulièrement violente qui avait fait des ravages dans le campement. La dernière était morte en protégeant des enfants lors d'une attaque de morlock. Malheureusement, tout ceci ne sortait absolument pas de l'ordinaire, tel était le quotidien des plaines, violent et brutal. C'était le prix à payer pour vivre librement sous le ciel et non pas comme un chien dans une cage, comme les lâches habitants des villes fortifiées.

Kanaretah était fataliste. Perdre un membre de la bande était toujours tragique, mais les Nʉmʉ avaient rarement le temps de pleurer leurs morts et en temps que chef elle devait d'abord penser aux vivants. Parfois, cela rendait les choses plus faciles, et pourtant, parfois, non. Ce soir, cela ne l'aidait en rien. Perdre Yahneequena signifiait que la tribu perdrait un de leurs atouts principal contre les morlocks, leur capacité à les détecter tôt et à fuir rapidement. Elle aimait le jeune brave comme un fils, mais plus que cela, il était une ressource qui pouvait signifier la vie ou la mort pour des dizaines de personnes.  Elle jura à nouveau. La folie et la bétise étaient malgré tout toujours les pire ennemies de l'homme. Comment pouvait-il s'en être allé seul en reconnaissance?

Elle fut sortie de ses ruminations lorsque Tabbananica leva la main. Ce n'était pas le signe signalant des amis.

"Qu'est-ce qui se passe encore?" murmura-t-elle quand elle fut à sa hauteur. Elle n'élevait jamais la voix, même sous le Don de Silence. C'était une mauvaise habitude, qui pouvait vous faire tuer si vous haussiez le ton sans que quelqu'un possédant le Don soit près de vous. Kanaretah détestait les mauvaises habitudes.

«Je vois Wakaree," déclara le chétif Nʉmʉ sur le même registre.
"Alors, pourquoi signales-tu des ennemis?" dit-elle.
"C'est le problème," dit-il, «je l'aperçois à la limite de mon champ de vision. Il y a une meute de Chats-Rasoirs entre nous."
Kanaretah grogna.
"Oui, on ne nous facilite pas la tâche hein?" dit le vieillard avec sympathie.
"Nous avons juste besoin d'une tornade et d'une horde de morlock sur nos talons et nous aurons accumulé la malchance d'une vie en une seule nuit." dit-elle en essayant de penser à leur prochain mouvement. Elle ne savait alors pas que les événements allaient bientôt lui donner raison.

"Eh bien, au moins tu n'as pas le derrière plein de verrues comme moi!" ricana son vieil ami.

«Chut». Elle n'était pas d'humeur à plaisanter.

Les Chats-Rasoir étaient des prédateurs particulièrement vicieux, même parmi la litanie d'animaux carnivores parcourant les plaines. Ils ressemblaient un peu à de très gros chats, minces, mais très haut sur pattes. Ils avaient une longue fourrure qui les faisait paraître beaucoup plus massifs qu'ils ne l'étaient en réalité et qui les protégeait du mauvais temps courant dans les plaines. Mais plus que cela, leur fourrure était aussi leur arme la plus terrifiante. D'une façon similaire à leurs petits cousins les morduans, qui se cachaient dans l'herbe-lame sans risque en durcissant sélectivement une partie de leur fourrure, les Chats-Rasoirs hérissaient la leur en de longues lames sortant de leur dos, de leur crâne et de leurs pattes. Ils chassaient les  imposants Kʉtsʉtoya, en se faufilant sous eux et en sabrant leurs ventres et leurs jarrets sans défense. Ils n'étaient pas particulièrement rapides, leurs proies étant elles-mêmes relativement lentes, mais ils étaient capables d'accélérations foudroyantes leur permettant d'infliger de multiples blessures tout en évitant d'être piétiné. Même les humains ayant des Dons étaient en danger face à ces tueurs et la meilleure façon de les gérer était soit de les effrayer par le nombre ou de les distancer, une tâche aisée pour les cavaliers nés  qu'étaient les Nʉmʉ.

Tabbananica fit écho aux pensées de Kanaretah.
"Une meute entière, neuf d'entre eux. Ils ne nous ont pas entendu, mais ils sont en éveil, la vibration du sol doit les avoir alerté."
"Oui. Heureusement, nous sommes sous le vent. S'ils nous sentent, nous ne serons jamais en mesure d'atteindre Wakaree et Yahnee."
Bowahquasuh [Chemise de Fer] s'avança. «Je vais les distraire avec Kotsoteka" dit-elle. Bien sûr, elle se portait volontaire, entre tous, elle était la moins préoccupée par les Chats-Rasoirs. Elle possédait un Don rare parmi les Nʉmʉ, celui de la Chemise de Fer lui, qui lui avait donné son nom. Sa peau avait une coloration métallique et était résistant aux coupures, une mutation qui était inestimable dans les plaines du Nord où certaines variétés de plantes pouvaient couper comme des lames. De plus, cela agissait comme une protection solaire permanente, ce qui était loin d'être une chose insignifiantes car, dans la mer d'herbe, l'ombre était presque inexistante.

"Non, j'ai besoin de lui. Nous ne savons pas si Yahneequena est blessé et ce qui a fait autant peur à Wakaree, je préfère rester cachée dans la mesure du possible. Tosawi, est-ce que Pisunii peut atteindre Wakaree d'ici?"
Les yeux de Tosawi se perdirent momentanément dans le vide alors qu'elle parlait à son partenaire. "Non, je suis désolée, c'est trop loin. Elle ne peut pas le voir, elle ne peut pas le sentir, pour elle, c'est extrêmement difficile d'établir un contact sans cela."

«Je pourrais marcher en esprit jusqu'à lui, mais si je ne peux pas les voir cela va m'épuiser." dit Tabbaquena.
"Non. Tabbananica, pointe moi dans la bonne direction. Les esprits me dévorent si je ne peux pas les pister! Ensuite, toi et Bowahquasuh, vous vous dirigez vers le couchant. Dès que vous serez assez loin de Kotsoteka, les chats vont vous entendre. Donnez-leur le plus puissant des cris, conduisez les aussi loin que vous pouvez, puis perdez-les et revenez au camp. "
"Haa Haa" déclarèrent à l'unisson les braves. Ils se regardèrent et sourirent. Ils savaient que ce qu'ils allaient faire était dangereux, mais ils avaient vu pire et ils avaient confiance l'un en l'autre et en leurs montures.

"Je vais demander au vent de rester avec nous. S'ils nous sentent, c'est fini" dit Towasi. La jeune femme possédait un Don assez rare parmi les Nʉmʉ: elle était une amie des Vents. Les Tresseurs de Vents, comme on les appelait à Gond, surtout les plus puissants d'entre eux, pouvaient créer des rafales à partir de rien mais la capacité de Towasi était très loin de ce genre de magie. Elle pouvait juste instinctivement influencer la direction des vents, une capacité qui était sans doute apparue pour aider les humains à survivre aux tornades dévastatrices qui balayaient les plaines régulièrement.

"En place", ordonna Kanaretah. Et ils se mirent en marche.



lundi 22 juin 2015

La loi des plaines chapitre 9: Interlude

Désolé pour le long silence... J'ai eu quelques semaines assez intenses en terme de boulot, démarches... Je vous tiendrais au courant prochainement de ce qui se passe un peu dans ma vie, de comment je me suis réadapté à la vie en France, au système médical français etc... Et bien sur un petit bilan de santé (qui est bonne, globalement, malgré les douleurs chroniques qui ne me lâchent pas). 

Les braves quittant le camp laissèrent une cinquantaine de personnes derrière eux. Une douzaine d'entre eux étaient des enfants, une vingtaine des guerriers, et le reste étaient des non-combattants et des personnes âgées. "Non-combattants" n'était pas vraiment le mot approprié: la plupart des gens sur Yaghan étaient formés pour lutter contre la menace constante des Morlocks, et les gens des tribus Nʉmʉ l'étaient plus encore car ils vivaient dans les plaines sans murs pour les protéger. Nous dirons seulement que la chasse et le combat n'était tout simplement pas leurs occupations primaires.

Ils commencèrent donc à emballer le camp, une tâche à laquelle ils étaient suprêmement efficace. Leur survie dépendait de leur capacité à devancer les Morlocks dès leur détection. Habituellement, un groupe de braves attirait l'attention des monstres et les éloignait du camp tandis que le reste de la bande s'enfuyait dans la direction opposée. L'incroyable vue de certains braves, le Don qu'ils appelaient les Yeux de l'Aigle, était un atout de taille pour coordonner de telles tactiques. Le fait qu'ils soient beaucoup plus mobiles que les Morlocks grâce à leurs formidables capacités équestres aidait également, bien sûr.

Cela restait un style de vie rude et dangereux, qui dépendait plus que jamais de la capacité de chacun à travailler ensemble. Les tipis étaient faciles à démonter et leurs longues perches furent rapidement chargées sur de robustes petits chariots tirés par de lourds chevaux de trait. Les chevaux étaient la fierté des Nʉmʉ. La capacité télépathique de certaines de leurs montures améliorait leurs capacités déjà formidables pour les porter à un niveau surnaturel, homme et cheval agissant ensemble comme s'ils ne faisaient qu'un. Il y avait plus de cinq chevaux pour chaque être humain, tous élevés à des fins diverses. Certains étaient de lents animaux de trait, certains étaient très rapides et endurants, certains étaient de grands et fiers coursiers qui portaient leurs cavaliers sans peur au coeur de la bataille. L'élevage de tant d'animaux était une tâche ardue, facilitée par l'aide de ceux dotés de Dons, ainsi que de celle de nombreux gigantesques molosses, également télépathes, qui étaient les autres compagnons du peuple des plaines.

Très vite, tout fût emballé dans des paniers tissés et prêt à charger sur des chevaux de rechange à la moindre alerte. Ils éteignirent les feux, remplir à ras bord les chariots et les attelèrent. Puis commença la pire partie de la vie des Nʉmʉ. L'attente.

Tout le monde savait que dans tout ce qui concernait les morlocks, la mort n'était jamais très loin. Ils avaient tous perdu quelqu'un, un parent, un ami, un membre de la tribu ou un cheval à cause du fléau de l'humanité. Même avec la meilleure organisation, même avec les meilleurs chevaux, les meilleures lances et les meilleures guerriers de leur côté, rien n'était certain. Les Morlocks étaient une sous-espèce changeante, ils évoluaient en permanence, et devenaient constamment plus puissants. A chaque confrontation, il y avait une nouvelle variation, une nouvelle mutation terrifiante. Vous ne pouviez jamais complètement être prêt et la seule solution était d'être aussi adaptable que possible, ce qui était loin d'être facile quand la peur tenaillait vos entrailles.

Une jeune femme tira une petite flûte en bois d'un sac et commença à jouer doucement. Les tambours avaient été emballés, et comme faire trop de bruit n'était probablement pas une idée brillante, les gens qui se joignaient à elle frappaient avec les paumes de leur main contre leur poitrine ou leurs cuisses. Manoeka, une femme âgée, commença à chanter lentement un air antique, la chanson de lune. Peut-être qu'elle pourrait attirer Ebimʉa, la lune bleue qui était une présence bienveillante dans le ciel et un symbole de bonne chance, pour remplacer Epimʉa, qui était connue sous le nom de Rouille à Gond, et qui était un bien mauvais présage. La douce chanson, même si elle n'était pas jouée fort, réchauffait le coeur de tous les humains présents. À leur tour, leurs compagnons à quatre pattes dotés du Don se détendirent, ce qui contribua à calmer les autres animaux n'ayant pas leur capacités. La voix de la chanteuse était comme une respiration collective, une profonde respiration qui desserra l'emprise de la peur sur leurs cœurs.

Patiemment, ils attendirent.

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