Carnets de Seattle: Patchwork d'impressions et d'humeurs de deux Français expatriés aux Etats-Unis. Depuis mars 2011, ces carnets sont aussi le journal de notre combat contre la leucémie.

mercredi 29 juillet 2015

Et de 4: quatre ans après la transplantation

Cela fait un moment que je me dit qu'il faut que j'écrive un post à "l'ancienne", où je parle de la vie, de l'univers, et du reste et que je remet à plus tard. J'ai déjà du mal à poster la suite de ma nouvelle alors que je n'ai que peu de travail à fournir (elle est traduite intégralement et je n'ai qu'à corriger certaines imperfections avant de mettre le post en ligne), alors écrire un post, n'en parlons pas.

Cela tient à plusieurs facteurs, je crois, le premier étant tout simplement que j'ai moins le temps, pour plusieurs raisons dont je vais parler. Le deuxième, c'est tout simplement que tout le temps que je passe à écrire, je le passe à écrire un roman. J'aime de moins en moins en parler, d'ailleurs, de ce roman, à part à mes proches. Plus j'avance (et je peux vous dire que j'avance, j'ai environ 200 pages d'écrites et 200 de plus en notes diverses sans compter les plans, les dessins...), plus j'y tient, plus j'ai l'impression que peut-être il y a l'embryon d'un truc bien, plus j'ai peur du regard extérieur, que cela ne plaise qu'à moi. Non, ce n'est pas tout à fait ça. Plus j'avance, plus c'est moi à l'intérieur, et plus j'ai peur que cela déçoive. Bref, je ne voulais pas vous parler de cela, je voulais juste dire que ce projet occupe la majorité de mon temps libre, que je me couche et me réveille en y pensant, et que c'est la raison de l'abandon relatif de mon blog.

Depuis que je suis rentré, j'ai aussi éprouvé le besoin de me concentrer sur moi. Beaucoup de bloggers expats en profitent pour exprimer leur ressenti, le choc culturel du retour, ou pour expliquer leurs stratégies pour déménager d'un bout à l'autre du globe. J'aurais aussi beaucoup à dire, mais l'envie me manque, pour être honnête. Pour comprendre pourquoi, il faut que je revienne en arrière un peu, je pense.

En Septembre 2014, j'ai vécu quelque chose d’extrêmement difficile. La femme que j'aimais m'a quitté pour des raisons que je comprends parfaitement, et je n'ai d'ailleurs aucun ressentiment à ce sujet. C'est peut-être plus dur, quand la séparation se fait alors que vous, vous voudriez que tout continue pour toujours, que vous êtes heureux avec la personne. Plus dur que lorsqu'il y a quelque forme de ressentiment que ce soit qui facilite la séparation. L'avantage c'est qu'il n'y a pas de rancoeur, pas de colère, ni de disputes. Mais vous êtes arrachés à la vie de vos rêves, en quelque sorte, et il n'y a rien que vous puissiez faire. Un peu comme lors d'un diagnostic d'un cancer, en fait. Vous êtes projeté dans une vie que vous ne désirez pas, vous devez faire le deuil de cette part de vous qui est plus que vous, qui était "nous". Beaucoup de réactions sont possibles, je pense. Comme la leucémie, j'ai décidé de l'accepter comme quelque chose d'inévitable auquel il fallait survivre. Oh, ce ne s'est pas fait sans mal, le soir de la prise de décision ferme et définitive de se séparer, j'ai pleuré, j'ai souhaité avoir crevé de la leucémie (avant de me rendre compte de l'horreur de cette pensée quand j'ai appris le décès d'une amie). J'ai eu des soirs noirs, depuis, à me demander ce que je foutais sur cette terre, à en avoir marre d'exister, séparé d'un bout de moi, dans un corps qui me fait souffrir tous les jours. Mais bon. Pas le choix.

En plus de la séparation du couple, il a fallu accepter le fait de rentrer de façon non souhaitée au bercail. Situation paradoxale: ma famille et ma culture me manquaient, la France aussi, et puis surtout mes amis me manquaient. J'ai quelques amis très proches aux US, mais j'ai eu du mal à connecter à un niveau fondamental avec les gens, à trouver des gens ayant une vision de la vie qui corresponde profondément à la mienne. Les seules personnes avec qui j'arrivais à communiquer était d'autres malades, et quelques très rares personnes ayant souvent des parcours de vie étrange, ou des centre d'intérêts hors norme, proche des miens. L'ironie, c'est que l'été avant de partir, entre on va dire mai et septembre, j'ai rencontré des gens extraordinaires qui m'ont profondément donné envie de rester à Seattle. J'ai été accueilli comme un frère par les Ilustrisimos de Vancouver (une école d'épée) et par le club de I Liq Chuan de Seattle (une pratique proche de la mienne). J'ai rencontré une chamane sibérienne et son élève et j'ai vécu des choses extraordinaires, magiques avec elles. J'ai vu les orques. J'ai visité la terre des Duwamish, tribu du chef Seattle, et je me suis senti profondément connecté à ce bout d'île, j'ai eu l'impression d'être chez moi, vraiment.

Cela a été un double déchirement. Arraché à ma terre alors que je l'avais finalement choisie, arraché à ma vie, arraché à mon couple. Avec en fond, le spectre de la maladie, la douleur permanente et la dépendance aux médicaments. Le jour où je me suis retrouvé dans mon appartement vide, quitté 6 ans plus tôt avec les mêmes valises mais sans ma femme, j'ai eu un moment de flottement. Retour au départ, la maladie en plus, l'amour en moins, et cinq ans de plus au compteur. Sensation étrange de gâchis.

Les mois qui ont suivi, jusqu'à décembre, ont été très dur. Il a fallu réapprendre à vivre tout seul, déménager, prendre en charge toutes les démarches. Tout est compliqué, et cela se complique encore quand vous avez une fenêtre d'à peu près 2-3h par jour où vous fonctionnez normalement avant d'être soit épuisé, soit tellement douloureux que vous n'avez qu'une envie, vous foutre au lit. Et puis vivre seul, c'est deux fois plus de boulot, plus de partage des tâches, plus de cordon de sécurité aussi lorsque vous venez de gerber et que vous avez du mal à trainer vos os, personne sur place pour aider. Il a fallu apprendre à faire sans.

Il a aussi fallu s'habituer au système de santé et toute cette période est émaillée de dizaines de visites chez des médecins différents, pour faire le point, pour que tout le monde se mette au courant, pour essayer des thérapies contre la douleur, en ménageant l'ego des uns et des autres... A un moment j'en ai carrément eu ma claque d'ailleurs. J'ai un peu fait un rejet du monde du cancer et moi qui suivait publications, malades etc... Je me suis complètement détourné du sujet. Juste marre. Besoin d'air.

Cette difficulté du retour a été compensée par plein de petits plaisirs. Retrouver les pâtisseries françaises, constater qu'au supermarché, même les trucs d'entrée de gamme sont meilleurs que la plupart des produits US, retrouver la famille sans avoir le cœur serré en les quittant car on se dit qu'on ne les reverra pas avant un an, aller dans les librairies et se rendre compte qu'on a toujours accès à tous les livres US fabuleux, mais qu'en plus on a accès à une production française d'excellente qualité. Retrouver les amis, aussi.

Les expats disent souvent qu'à leur retour, pleins d'amis ont déserté. Je ne sais pas. Chaque fois que j'ai appelé mes amis les plus proches, ils ont accouru à ma rescousse. Je pense en particulier à Julien, Ludo, Serge, Amaury, Solène, mon frangin, Marcel mais aussi Nadine et Carla... Mais je suis devenu assez solitaire. Je l'étais déjà un peu, et passer 3 ans seul à la maison toute la journée a un peu renforcé cela. Sans compter le fait qu'il est difficile de maintenir une vie sociale quand on est plus bon à rien à 21h. Je n'ai donc pas énormément contacté de gens, c'est un peu paradoxal d'ailleurs, cela fait presque un an que je suis rentré et j'ai vu moins de monde que lors de la semaine en France passée au bout d'un an d'expat. Je manque de temps, je manque d'énergie. En revanche, si l'on me contacte, je suis toujours partant.

J'ai souvent des impressions étranges, même encore un an après. J'ai oublié comment beaucoup de rouages de la société française fonctionnent, je ne reconnais rien de ce qui passe à la TV, j'ai même oublié des lieux et la carte du métro Parisien, que je suis maintenant obligé de regarder attentivement, comme lorsque je suis arrivé à Paris il y a presque 15 ans. Je ne suis plus tout à fait chez moi, ça c'est sur!

Malgré tout cela, je crois que je me sens mieux en France. Des rues avec des boulangeries et des pâtisseries, des vieilles pierres, les bars avec terrasse, les bistrots... Tout cela fait partie de mon ADN je crois, comme celui de beaucoup de français, et retrouver une vie normale, si cela m'a enlevé ce frisson de l'aventure que j'aimait tant, m'apporte une certaine détente, je dois l'avouer.

En décembre, ma grand-mère est morte. De tous mes grands-parents (j'ai eu la chance de tous les connaître), c'est elle qui a le plus compté. Mes grands-parents du coté paternel sont mort alors que j'étais aux US et cela m'avait profondément affecté de ne paspouvoir assister à leur enterrement, de ne pas être la pour mon père. Alors là, j'étais heureux de pouvoir être là et de pouvoir la faire parler à travers moi à son enterrement ainsi que d'être la pour ma famille, mon grand-père et ma mère.

En décembre Celia m'a aussi annoncé que notre séparation était définitive. La nouvelle m'a broyé quelques jours, mais cela a été libérateur. Nous avons parlé et nous nous sommes quitté définitivement avec beaucoup de tendresse et d'affection, je crois. Comme le diagnostic du cancer, cela m'a libéré, en tout cas. Libéré du doute, avec un seul objectif: vivre.

Je compare le divorce et l'impatriation au cancer, car le fait est que j'ai digéré cette succession de traumatismes à une vitesse incroyable. Il y a une forme d'habitude, de gymnastique mentale: on continue et c'est tout. Il y a aussi une vraie évolution dans mon caractère. Je ne m'inquiète globalement jamais, je n'anticipe jamais un malheur ou un problème. Je vais prendre un exemple débile, mais si je perds mon téléphone, je vais m'inquiéter quand j'aurais cherché partout. Avant cela, comme ce n'est pas sur qu'il soit perdu, je ne m'inquiète pas, je ne m'énerve pas. Quand le portable est vraiment perdu, je m'agace cinq minutes, puis je cherche un autre portable. Et voilà. Je suis fondamentalement optimiste, en théorie comme en pratique.

Il y a quand même un truc qui me stresse: la bureaucratie. J'ai du mal à répondre au téléphone et à ouvrir mon courrier car j'ai tout le temps peur qu'un truc ne me tombe dessus. Je crois que c'est essentiellement du aux galères rencontrées en rentrant, j'en ai juste marre (on m'a piqué ma bagnole par exemple). J'ai juste envie qu'on me foute la paix. Je m'excuse d'ailleurs auprès de mes amis: j'ai saturé, j'ai le portable en horreur. Il est souvent en panne de batterie parce que je l'oublie. Envoyez moi des emails, c'est le meilleur moyen. Même si c'est un email  pour me dire de vous téléphoner.

En janvier, j'ai décidé de me reprendre en main et de recommencer à rencontrer des femmes. Je suis solitaire, mais pas fait pour vivre seul... Et puis j'aime les femmes, on ne va pas se mentir ;). Direction Internet et les nombreux sites du marché. Je vous avoue que j'ai vraiment eu l'impression de ramer. Cela a été très difficile pour moi de connecter avec des femmes. Nous avions des vies et des préoccupations tellement éloignées... Le courant passait très rarement et quand il passait, j'étais déprimé par l'espèce de double peine que représente le divorce et la maladie. Comment aller plus loin quand vous n'êtes pas divorcé officiellement, et quand le seul fait d'aller prendre un café en soirée avec quelqu'un vous coûte? On se fait un musée ensemble? Ah, non, ça me brise les jambes, tu préfères pas juste discuter chez moi? Avouez que c'est assez peu glamour. Comment dire à quelqu'un que vous ne pourrez pas faire des tonnes de sorties et qu'au bout de deux heures vous êtes claqué?

J'ai décidé de jouer cartes sur table, en expliquant tout sur mon profil du site choisi. Maladie, divorce, tout, avec une caution à l'appui, le blog me permettant de convaincre que je ne racontais pas n'importe quoi. Forcément avec ce genre de profil, cela a filtré pas mal. Pourtant, une femme a accepté de me rencontrer chez moi, pour prendre un café. Et puis Charlie Hebdo est arrivé, le jour du RDV: elle était flic (ce qui explique aussi sa prise de risque) et a annulé. J'ai un peu eu l'impression d'être maudit.

Un soir, une femme a piqué mon intérêt. Sa photo était floue, je ne l'aurais normalement pas contacté, mais elle prétendait aimer "Le Petit Prince". Je me suis demandé ce qu'il y avait derrière, et je me suis aperçu en en discutant avec elle qu'elle pouvait parler du texte de manière vraiment intéressante, vraiment pas simpliste. Pas comme beaucoup de gens qui prétendent aimer ce texte quoi. J'étais un peu le cul entre deux chaises: sa photo était vraiment mauvaise, et j'estimais qu'il y avait une chance sur deux qu'elle me plaise. J'en ai parlé à un ami, en disant que normalement je ne prendrais pas le risque (un café, cela me coûte rappelez-vous, alors avec quelqu'un qui ne me plait pas...) Mais, là, j'étais prêt à le prendre, ce risque, tellement la conversation m'avait accroché.

Nous nous sommes rencontré, et j'ai su au moment où elle est sortie du métro et où je l'ai vu sourire qu'il se passerait quelque chose. Nous venons de fêter nos 6 mois ensemble. Elle a une fille de 11 ans. Cela pourrait être un obstacle, mais je commençait à vouloir avoir un enfant, et je suis stérile. Voilà qu'une enfant débarque dans ma vie, et elle est adorable, d'ailleurs je la garde les deux jours qui viennent, on va bien s'amuser. Nous avons beaucoup de points commun étrange (elle est allée au lycée de mon père, par exemple, cela ne s'invente pas). Elle a aussi un vécu compliqué, un accident de voiture qui lui a presque arraché la cheville et qui lui a laissé une vilaine cicatrice et des difficultés à marcher. Elle souffre tous les jours depuis cinq fois plus longtemps que moi.

Je me demandais si je pourrais avoir une relation avec une fille "normale", et je n'ai toujours pas la réponse. Le fait est que le quotidien entre nous est facilité par le fait que nous savons exactement ce que vit l'autre. Une belle brochette de rebuts, tous les deux! En tout cas notre relation n'est pas basée sur le handicap mais sur nos intérêts commun (et ce truc en plus qui existe ou pas). Mais il faut avouer que c'est dur, de vivre avec quelqu'un comme nous au quotidien compliqué, et c'est un vrai plus d'être avec quelqu'un qui comprend parfaitement. Aurions-nous la même affinité sans avoir traversé ce genre d'épreuves? Je ne sais pas. Surement, mais nous n'aurions pas les outils pour que cela dure, alors que j'ai l'impression que maintenant, nous les avons. En particulier, nous communiquons énormément à tous les niveaux. Nous sommes aussi en particulier en phase. Il y a une anecdote que j'aime bien: un soir en chattant sur facebook, j'ai détecté qu'elle avait super mal à son écriture. Parce que j'écris pareil dans la même situation. Il y a forcément une communication un peu plus profonde entre nous, et c'est plutôt cool. Un cadeau des épreuves.

Je ne vous parlerais pas plus de cette relation, je n'ai plus envie de parler de "femme de ma vie" comme j'ai pu le faire, et de me retrouver seul des années plus tard, ni d'écrire sur ma relation et de tout relire plus tard vu sous l'angle de la séparation. J'espère le meilleur mais je prévois le pire, comme toujours. Nous verrons où cela nous mène, mais j'espère très très loin. Tout est là pour.

Cette rencontre m'a redonné le gout à la vie, pourtant l'histoire ne se finit pas là. La gestion de la douleur, parallèlement au retour au travail, est devenue compliquée. En mai, j'ai eu l'impression de toucher le fond. Tellement d'envies, tellement mal tout le temps, tellement peu d'énergie pour les réaliser... Marre d'imposer cela à des gens aussi, marre de vivre cela. J'ai lâché sur pleins de plans. J'ai arrêté d'aller à l'hosto, d'ouvrir mon courrier, de voir d'autres gens que ma copine. Je me suis senti complètement piégé par la douleur et les médicament, par cette vie rythmée de plages de "bien" où j'étais fonctionnel durant quelques heures et le reste du temps où j'attendais la prochaine dose.

Et puis en Juin (grâce à Elle d'ailleurs, qui a suggéré l'idée), nous avons trouvé un nouveau traitement. Je suis nettement mieux avec beaucoup moins de morphine. J'ai à nouveau l'impression d'être libre, je suis beaucoup mieux et plus actif. Progressivement, je reprend le contrôle, je mange mieux, je m'entraîne à nouveau. J'ai une femme de ménage qui vient 2h par semaine me décharger d'une part du boulot, j'ai enfin trouvé mes marques à mon travail et ce que je fais me plait, j'ai trouvé de nouvelles pistes pour continuer mon roman et le deuxième jet s'annonce bien meilleur que le premier. Bref, la vie continue, et c'est une belle vie. Je suis heureux, j'aime ma "petite famille", mes deux nanas quoi. J'ai enfin l'impression que je reprend une vie normale, même si j'ai encore dégeulé il y a deux semaines au réveil sans raison, cela m'impacte moins.

Un ami m'avait dit, lorsque je suis tombé malade: "Pense à l'opportunité incroyable d'évolution que cela représente". Cette pensée m'avait soutenu, mais je me suis rendu compte en cours de route que si évolution il devait y avoir, cela voulait dire beaucoup de souffrance, et surtout beaucoup de travail sur soi pour apprendre de cette souffrance. Car oui, on peut souffrir sans évoluer, sans rien apprendre. Je me suis aussi rendu compte que cette évolution n'était pas stable, qu'on pouvait régresser, et que c'était une attention de tous les instants, de ne pas perdre le cap, malgré toutes les épreuves. Et quand on perd le cap temporairement, et bien tant pis. Lorsque l'on s'en rend compte, il faut repartir et recommencer c'est tout.

Cela fait quatre ans que j'ai été transplanté. Lorsque je suis tombé malade, je pensais qu'à cette date, je serais heureux et vigoureux. Je me suis rendu compte en cours de route qu'il était bien possible que je ne sois ni l'un ni l'autre. Au final, je suis quand même en bonne voie. Malgré cette année très dure, je suis à nouveau à un moment de ma vie où je me dis que je suis exactement où j'ai envie d'être, faisant ce que j'ai envie de faire en compagnie de la personne que j'aime. Qui sait ce qui arrivera l'an prochain? L'important c'est de continuer.

lundi 20 juillet 2015

La loi des plaines chapitre 10: A la recherche de Yahnee

Bonjour à tous! Et oui, je néglige un peu mon blog en ce moment, et lorsque j'écris, c'est pour publier ma nouvelle, pas pour donner des nouvelles... Je vous rassure, tout va bien, que cela soit au niveau de la santé, du travail ou sur le plan personnel. J'avais besoin de faire une pause d'une part, digérer tout les événements récents, et puis je continue bien sur à écrire tant et plus mon roman, ce que je ne peux pas vous montrer... J'en suis aux derniers 20%, j'ai bon espoir de pouvoir présenter quelque chose dans quelques mois :). Ajoutez à ça la reprise du travail et une vie personnelle bien remplie, ainsi que les limitations de mon état (je souffre toujours de douleurs chroniques, je suis toujours très fatigué, en particulier en ces jours de canicule) et vous comprendrez que je ne peux pas tout faire à la fois. Je vais m'y remettre je pense, car je commence à avoir de la matière pour parler du retour et du changement de vie co-incident. Bon, je vous laisse, et j'espère que la suite de l'histoire vous plaira.

Six  cavaliers, treize chevaux. Leur galop aurait dû faire suffisamment de bruit pour réveiller chaque animal errant dans les plaines, mais ils étaient silencieux comme un chat. Kotsoteka [Buffalo Eater], un gros Nʉmʉ aussi large qu'il était grand (ce qui n'était en fait pas beaucoup, heureusement pour son cheval), était doué de la capacité d'étouffer les sons dans une large zone autour de lui, un talent qui était extrêmement utile aux chasseurs. Certains braves n'aimaient pas ce Don, prétendant que c'était la marque d'un lâche, que les vrais guerriers devaient hurler fièrement leur cri de guerre pour faire naître la peur dans le cœur de leurs ennemis. Mais Kanaretah était sage et elle avait très bien compris qu'il n'y avait pas de lâcheté dans le fait de suivre la Loi des Plaines. Seuls les imbéciles ignoraient les Dons donnant aux tribus un quelconque avantage, et les sots ne vivaient généralement pas longtemps.

Pourtant, restait le problème de trouver Wakaree. C'était la tâche de Tabbananica [Aigle du Soleil], l'autre brave de la tribu béni par les Yeux de l'Aigle. Les aigles étaient des oiseaux légendaires vivant au-delà des étoiles, que l'on disait capables de voir depuis la voûte céleste jusqu'aux gouffres les plus profonds, dans ces grottes dont le ventre engendrait le mal qui souillait les Plaines. Malheureusement, Tabbananica était borgne, son oeil pris par un morlock l'ayant mordu au visage. Son Don était par conséquent loin d'être aussi bon que celui de Yahnee: il voyait incroyablement loin, mais il devait pour ainsi dire regarder deux fois plus intensément.

Kanaretah jura dans sa barbe. La bande avait également été dotée de trois femmes ayant les Yeux, mais elles étaient toutes mortes la saison passée. Une avait trépassé en donnant le jour à une petite fille, une autre avait été retrouvée morte de froid après une tornade particulièrement violente qui avait fait des ravages dans le campement. La dernière était morte en protégeant des enfants lors d'une attaque de morlock. Malheureusement, tout ceci ne sortait absolument pas de l'ordinaire, tel était le quotidien des plaines, violent et brutal. C'était le prix à payer pour vivre librement sous le ciel et non pas comme un chien dans une cage, comme les lâches habitants des villes fortifiées.

Kanaretah était fataliste. Perdre un membre de la bande était toujours tragique, mais les Nʉmʉ avaient rarement le temps de pleurer leurs morts et en temps que chef elle devait d'abord penser aux vivants. Parfois, cela rendait les choses plus faciles, et pourtant, parfois, non. Ce soir, cela ne l'aidait en rien. Perdre Yahneequena signifiait que la tribu perdrait un de leurs atouts principal contre les morlocks, leur capacité à les détecter tôt et à fuir rapidement. Elle aimait le jeune brave comme un fils, mais plus que cela, il était une ressource qui pouvait signifier la vie ou la mort pour des dizaines de personnes.  Elle jura à nouveau. La folie et la bétise étaient malgré tout toujours les pire ennemies de l'homme. Comment pouvait-il s'en être allé seul en reconnaissance?

Elle fut sortie de ses ruminations lorsque Tabbananica leva la main. Ce n'était pas le signe signalant des amis.

"Qu'est-ce qui se passe encore?" murmura-t-elle quand elle fut à sa hauteur. Elle n'élevait jamais la voix, même sous le Don de Silence. C'était une mauvaise habitude, qui pouvait vous faire tuer si vous haussiez le ton sans que quelqu'un possédant le Don soit près de vous. Kanaretah détestait les mauvaises habitudes.

«Je vois Wakaree," déclara le chétif Nʉmʉ sur le même registre.
"Alors, pourquoi signales-tu des ennemis?" dit-elle.
"C'est le problème," dit-il, «je l'aperçois à la limite de mon champ de vision. Il y a une meute de Chats-Rasoirs entre nous."
Kanaretah grogna.
"Oui, on ne nous facilite pas la tâche hein?" dit le vieillard avec sympathie.
"Nous avons juste besoin d'une tornade et d'une horde de morlock sur nos talons et nous aurons accumulé la malchance d'une vie en une seule nuit." dit-elle en essayant de penser à leur prochain mouvement. Elle ne savait alors pas que les événements allaient bientôt lui donner raison.

"Eh bien, au moins tu n'as pas le derrière plein de verrues comme moi!" ricana son vieil ami.

«Chut». Elle n'était pas d'humeur à plaisanter.

Les Chats-Rasoir étaient des prédateurs particulièrement vicieux, même parmi la litanie d'animaux carnivores parcourant les plaines. Ils ressemblaient un peu à de très gros chats, minces, mais très haut sur pattes. Ils avaient une longue fourrure qui les faisait paraître beaucoup plus massifs qu'ils ne l'étaient en réalité et qui les protégeait du mauvais temps courant dans les plaines. Mais plus que cela, leur fourrure était aussi leur arme la plus terrifiante. D'une façon similaire à leurs petits cousins les morduans, qui se cachaient dans l'herbe-lame sans risque en durcissant sélectivement une partie de leur fourrure, les Chats-Rasoirs hérissaient la leur en de longues lames sortant de leur dos, de leur crâne et de leurs pattes. Ils chassaient les  imposants Kʉtsʉtoya, en se faufilant sous eux et en sabrant leurs ventres et leurs jarrets sans défense. Ils n'étaient pas particulièrement rapides, leurs proies étant elles-mêmes relativement lentes, mais ils étaient capables d'accélérations foudroyantes leur permettant d'infliger de multiples blessures tout en évitant d'être piétiné. Même les humains ayant des Dons étaient en danger face à ces tueurs et la meilleure façon de les gérer était soit de les effrayer par le nombre ou de les distancer, une tâche aisée pour les cavaliers nés  qu'étaient les Nʉmʉ.

Tabbananica fit écho aux pensées de Kanaretah.
"Une meute entière, neuf d'entre eux. Ils ne nous ont pas entendu, mais ils sont en éveil, la vibration du sol doit les avoir alerté."
"Oui. Heureusement, nous sommes sous le vent. S'ils nous sentent, nous ne serons jamais en mesure d'atteindre Wakaree et Yahnee."
Bowahquasuh [Chemise de Fer] s'avança. «Je vais les distraire avec Kotsoteka" dit-elle. Bien sûr, elle se portait volontaire, entre tous, elle était la moins préoccupée par les Chats-Rasoirs. Elle possédait un Don rare parmi les Nʉmʉ, celui de la Chemise de Fer lui, qui lui avait donné son nom. Sa peau avait une coloration métallique et était résistant aux coupures, une mutation qui était inestimable dans les plaines du Nord où certaines variétés de plantes pouvaient couper comme des lames. De plus, cela agissait comme une protection solaire permanente, ce qui était loin d'être une chose insignifiantes car, dans la mer d'herbe, l'ombre était presque inexistante.

"Non, j'ai besoin de lui. Nous ne savons pas si Yahneequena est blessé et ce qui a fait autant peur à Wakaree, je préfère rester cachée dans la mesure du possible. Tosawi, est-ce que Pisunii peut atteindre Wakaree d'ici?"
Les yeux de Tosawi se perdirent momentanément dans le vide alors qu'elle parlait à son partenaire. "Non, je suis désolée, c'est trop loin. Elle ne peut pas le voir, elle ne peut pas le sentir, pour elle, c'est extrêmement difficile d'établir un contact sans cela."

«Je pourrais marcher en esprit jusqu'à lui, mais si je ne peux pas les voir cela va m'épuiser." dit Tabbaquena.
"Non. Tabbananica, pointe moi dans la bonne direction. Les esprits me dévorent si je ne peux pas les pister! Ensuite, toi et Bowahquasuh, vous vous dirigez vers le couchant. Dès que vous serez assez loin de Kotsoteka, les chats vont vous entendre. Donnez-leur le plus puissant des cris, conduisez les aussi loin que vous pouvez, puis perdez-les et revenez au camp. "
"Haa Haa" déclarèrent à l'unisson les braves. Ils se regardèrent et sourirent. Ils savaient que ce qu'ils allaient faire était dangereux, mais ils avaient vu pire et ils avaient confiance l'un en l'autre et en leurs montures.

"Je vais demander au vent de rester avec nous. S'ils nous sentent, c'est fini," déclara Towasi. La jeune femme possédait un Don assez rare parmi les Nʉmʉ: elle était une amie des Vents. Les Tresseurs de Vents, comme on les appelait à Gond, surtout les plus puissants d'entre eux, pouvaient créer des rafales à partir de rien mais la capacité de Towasi était très loin de ce genre de magie. Elle pouvait juste instinctivement influencer la direction des vents, une capacité qui était sans doute apparue pour aider les humains à survivre aux tornades dévastatrices qui balayaient les plaines régulièrement.

"En place", déclara Kanaretah. Et ils se mirent en marche.



lundi 22 juin 2015

La loi des plaines chapitre 10: Interlude

Désolé pour le long silence... J'ai eu quelques semaines assez intenses en terme de boulot, démarches... Je vous tiendrais au courant prochainement de ce qui se passe un peu dans ma vie, de comment je me suis réadapté à la vie en France, au système médical français etc... Et bien sur un petit bilan de santé (qui est bonne, globalement, malgré les douleurs chroniques qui ne me lâchent pas). 

Les braves quittant le camp laissèrent une cinquantaine de personnes derrière eux. Une douzaine d'entre eux étaient des enfants, une vingtaine des guerriers, et le reste étaient des non-combattants et des personnes âgées. "Non-combattants" n'était pas vraiment le mot approprié: la plupart des gens sur Yaghan étaient formés pour lutter contre la menace constante des Morlocks, et les gens des tribus Nʉmʉ l'étaient plus encore car ils vivaient dans les plaines sans murs pour les protéger. Nous dirons seulement que la chasse et le combat n'était tout simplement pas leurs occupations primaires.

Ils commencèrent donc à emballer le camp, une tâche à laquelle ils étaient suprêmement efficace. Leur survie dépendait de leur capacité à devancer les Morlocks dès leur détection. Habituellement, un groupe de braves attirait l'attention des monstres et les éloignait du camp tandis que le reste de la bande s'enfuyait dans la direction opposée. L'incroyable vue de certains braves, le Don qu'ils appelaient les Yeux de l'Aigle, était un atout de taille pour coordonner de telles tactiques. Le fait qu'ils soient beaucoup plus mobiles que les Morlocks grâce à leurs formidables capacités équestres aidait également, bien sûr.

Cela restait un style de vie rude et dangereux, qui dépendait plus que jamais de la capacité de chacun à travailler ensemble. Les tipis étaient faciles à démonter et leurs longues perches furent rapidement chargées sur de robustes petits chariots tirés par de lourds chevaux de trait. Les chevaux étaient la fierté des Nʉmʉ. La capacité télépathique de certaines de leurs montures améliorait leurs capacités déjà formidables pour les porter à un niveau surnaturel, homme et cheval agissant ensemble comme s'ils ne faisaient qu'un. Il y avait plus de cinq chevaux pour chaque être humain, tous élevés à des fins diverses. Certains étaient de lents animaux de trait, certains étaient très rapides et endurants, certains étaient de grands et fiers coursiers qui portaient leurs cavaliers sans peur au coeur de la bataille. L'élevage de tant d'animaux était une tâche ardue, facilitée par l'aide de ceux dotés de Dons, ainsi que de celle de nombreux gigantesques molosses, également télépathes, qui étaient les autres compagnons du peuple des plaines.

Très vite, tout fût emballé dans des paniers tissés et prêt à charger sur des chevaux de rechange à la moindre alerte. Ils éteignirent les feux, remplir à ras bord les chariots et les attelèrent. Puis commença la pire partie de la vie des Nʉmʉ. L'attente.

Tout le monde savait que dans tout ce qui concernait les morlocks, la mort n'était jamais très loin. Ils avaient tous perdu quelqu'un, un parent, un ami, un membre de la tribu ou un cheval à cause du fléau de l'humanité. Même avec la meilleure organisation, même avec les meilleurs chevaux, les meilleures lances et les meilleures guerriers de leur côté, rien n'était certain. Les Morlocks étaient une sous-espèce changeante, ils évoluaient en permanence, et devenaient constamment plus puissants. A chaque confrontation, il y avait une nouvelle variation, une nouvelle mutation terrifiante. Vous ne pouviez jamais complètement être prêt et la seule solution était d'être aussi adaptable que possible, ce qui était loin d'être facile quand la peur tenaillait vos entrailles.

Une jeune femme tira une petite flûte en bois d'un sac et commença à jouer doucement. Les tambours avaient été emballés, et comme faire trop de bruit n'était probablement pas une idée brillante, les gens qui se joignaient à elle frappaient avec les paumes de leur main contre leur poitrine ou leurs cuisses. Manoeka, une femme âgée, commença à chanter lentement un air antique, la chanson de lune. Peut-être qu'elle pourrait attirer Ebimʉa, la lune bleue qui était une présence bienveillante dans le ciel et un symbole de bonne chance, pour remplacer Epimʉa, qui était connue sous le nom de Rouille à Gond, et qui était un bien mauvais présage. La douce chanson, même si elle n'était pas jouée fort, réchauffait le coeur de tous les humains présents. À leur tour, leurs compagnons à quatre pattes dotés du Don se détendirent, ce qui contribua à calmer les autres animaux n'ayant pas leur capacités. La voix de la chanteuse était comme une respiration collective, une profonde respiration qui desserra l'emprise de la peur sur leurs cœurs.

Patiemment, ils attendirent.

lundi 8 juin 2015

La loi des plaines, chapitre 8: L'équipe de sauvetage

Pisunii rêvait un rêve de cheval, elle galopait joyeusement dans la rosée du matin avec sa cavalière Tosawi ["Couteau d'argent"] sur le dos, quand il commença soudain à s'estomper, à devenir autre chose. Elle vit son petit frère, le jeune et joyeux Wakaree, courir vers elle. Alors qu'il s'approchait, la rosée s'évapora, l'herbe se dessécha, le ciel s'assombrit et le vent se mit à hurler une chanson d'angoisse, de douleur et de désespoir. Elle ralentit son allure, d'un galop à un trot, à un pas lent. Wakaree la rattrapa, ses flancs se soulevant péniblement, sa robe luisant de sueur. Ses yeux et ses narines étaient écarquillées et il dégageait une odeur de terreur pure. "A l'aide!" cria-t-il à plusieurs reprises, encore et encore.
Sa voix devenait de plus en plus forte et bientôt Pisunii réalisa que ce n'était pas un rêve. Wakaree l'appelait d'au-delà du monde des rêves. Elle se réveilla.

C'était lae milieu de la nuit. Seule la lueur sanguine de la lune éclairait le camp. Elle frissonna. Cette lune la mettait mal à l'aise. Sa queue commença à se balancer nerveusement de gauche à droite.
Faisant attention à ne pas marcher sur les humains dormant allongés dans l'herbe tendre, elle se dirigea vers sa sœur et cavalière, Tosawi, et se mit à la pousser du museau. Les habitants de la plaine dormaient toujours légèrement et la jeune brave ne faisait pas exception. Elle se réveilla instantanément, sa main se portant instinctivement au couteau qui ne la quittait jamais. Réalisant que c'était son partenaire, elle se détendit instantanément et caressa son doux museau.

"Hey, Pisunii, de quoi as-tu peur ma chérie?" dit-elle doucement.

Le cheval tourna ses oreilles vers son amie et commença à projeter les images de son rêve vers l'esprit de la jeune chasseresse. Celle-ci frissonna quand elle vit et ressentit l'angoisse émanant du message de Wakaree. Jetant de coté les fourrures dans lesquelles elle dormait, elle se leva lestement et jeta le second cri d'alarme.
Les Nʉmʉ avaient imaginé différentes façons de mettre toute une tribu en mouvement rapidement. L'un des cris d'alarme signifiait «L'ennemi est à nos portes, prenez vos armes et défendez vos vies". Un autre, celui que Tosawi hurlait à ce moment précis, signifiait «Tout le monde doit se réveiller, commencer à emballer ses possessions et se tenir prêt en attendant les ordres." Un dernier signifiait tout simplement "Rassemblez tout, nous quittons le camp dès que possible." Chaque Nʉmʉ connaissait la signification de chaque cri et savait exactement ce qu'il avait à faire. La tribu commença à se réveiller, hébétés de sommeil et encore confus, mais une vie d'habitude pris la relève et ils se mirent tous à leur tâche aussi vite qu'ils le pouvaient.
C'était un spectacle étrange, d'une certaine manière: le camp bourdonnait d'activité, mais ils essayaient tous de rester aussi silencieux que possible. On ne savait jamais.

Les femmes et les hommes des tribus étaient complètement égaux. Le Devoir de chacun envers le groupe était principalement basé sur leurs capacités et leurs talents particuliers. Bien sûr, il y avait plus d'hommes que de femmes guerrières car ils étaient généralement plus fort physiquement, mais ce n'était pas la règle et les Dons avait égalisé le terrain de jeu considérablement. La force physique pure était un détail quand on était en mesure de créer de puissants coups de vent ou de contrôler où la foudre tombait pendant un orage.

Les guerriers, hommes et femmes, se dirigèrent vers Kanaretah ["Chevauche les nuages»], la Chef de Guerre de la bande, tandis que les autres empaquetaient le camp. Le Chef de Paix, un homme énorme nommé Boyahwahtoyahe ["Montagne de Fer"] rejoint également les guerriers: il devait savoir si la tribu allait quitter les lieux ou rester en place, car il était le responsable quand les guerriers étaient partis. Kanaretah était une femme d'âge moyen qui était douée de la capacité de prévoir le temps, de trouver une source d'eau, et de condenser l'humidité présente dans l'air. Elle était une cavalière fantastique et son cheval Neraquassi ["Cheval Doré"], un magnifique alezan, était le plus rapide de la harde. Elle était également une archère accomplie ainsi qu'une tacticienne de talent qui restait calme dans les pires circonstances, mais c'était son Don qui la rendait particulièrement redoutable: elle pouvait remplir les poumons des Morlocks d'eau et de les noyer à l'air libre, ou absorber l'humidité de leurs yeux et les aveugler. Outre Tabbaquena le chaman, personne n'était aussi Doué qu'elle, ce qui était aussi pourquoi elle avait été choisie comme chef de guerre.
Elle s'était levée avec le cri de Tosawi et elle était déjà habillée. Elle attachait ses longs cheveux noirs corbeau derrière son dos alors que les guerriers se rassemblaient autour d'elle.

La vingtaine de braves forma rapidement un cercle. Quand ils ont furent tous là, elle salua Towasi. "Qu'est ce qui se passe, explique-toi, vite!" On pouvait deviner qu'elle avait normalement une voix douce, mais à cet instant, elle était aussi dur que l'acier.
"Pisunii a été contactée par Wakaree. Elle m'a montré les images qu'il lui a envoyé, il était terriblement effrayé et Yahneequena était affalé sur sa croupe, immobile. Je ne sais pas ce qui se passe, mais quelque chose ne va vraiment pas".
"Pourquoi est-il seul, par tous les esprits!" dit Kanaretah, et il y avait de la glace dans sa voix.
"Pahiitʉ-Saari est malade", dit une voix derrière le cercle de guerriers. C'était la mère de Yahnee.
"Et personne ne pouvait aller avec lui?" demanda Kanaretah avec colère.
Chaque personne présente se mit tout à coup à étudier ses pieds intensément. Les Nʉmʉ assumaient leurs erreurs: les actes de chacun étaient la responsabilité de tous et personne ne songeât à souligner que Yahnee était sorti seul de son propre chef. En outre, ils savaient tous qu'une fois que cet incident serait terminé, Kanaretah leur ferait payer leur manque de discipline par d'éprouvantes séances de manoeuvre.
Enfin, quelqu'un osa parler.
"Des pʉetʉyai autour d'eux?" demanda Boyahwahtoyahe avec sa belle voix de basse.
"Je ne pense pas. Wakaree les aurait probablement montré à Pisunii" répondit Tosawi. "Il essayait de ramener Yahnee sur son dos, il me semble. Aucun signe de blessure ou de quoi que ce soit, pas de sang."
"Haa Haa", acquiesça le chef de Paix. Les braves de la bande commencèrent à murmurer, chacun d'eux se demandant ce qui avait pu arriver pour que Wakaree envoie un appel à l'aide aussi désespéré.
Kanaretah était aussi le chef de guerre parce qu'elle pouvait prendre des décisions difficiles avec des informations incomplètes très rapidement.
«Écoutez tous!", dit-elle, sa voix assez forte pour être entendue par tous les guerriers autour d'elle.
"Tout le monde continue à empaqueter le camp. Je veux que tout soit prêt pour que nous partions en direction de Gond, c'est la ville fortifiée la plus proche." Elle s'arrêta un instant, regardant les visages sévères autour d'elle, s'assurant qu'elle avait bien été comprise. Les Nʉmʉ n'aimaient pas demander l'asile aux les villes fortifiées, même si c'était leur droit ancestral, ils n'avaient que du mépris pour leurs veules habitants. Ceci étant, ils étaient des survivants avant tout et fuir signifiait que vous pouviez combattre un autre jour, ce qui était une bonne chose.
«Je veux cinq braves avec moi. Nous allons trouver Yahneequena et le ramener. Si rien d'autre ne cloche, nous déballerons le camp. Dans le doute, nous partirons. Si quelque chose va mal, nous fuyons à Gond."
"Haa, Haa" dirent-ils tous à l'unisson.
"Boyahwahtoyahe, si tu vois quelque chose d'inhabituel, vous fuyez, bien compris?"
Il hocha de la tête pour marquer son assentiment.
"Pour l'équipe de sauvetage, je veux que vous preniez chacun un cheval de rechange. Towasi, tu en prends un autre pour Yahneequena, Wakaree est probablement épuisé. Tabbaquena, je déteste te mettre en danger, mais si Yahneequena est blessé, nous pourrions avoir besoin de toi. "
Le chaman s'avança. «Je pense que c'est sage. Je vais me préparer", dit-il , puis il partit vers son tipi pour recueillir les herbes et potions dont il avait besoin. Il se mit à aboyer des instructions aux jeunes Nʉmʉs qui étaient chargés de l'emballage de ses affaires.
"Très bien. Tout est réglé. Chevauchons, guerriers", cria Kanaretah.
Le cri de guerre assourdissant de la bande lui répondit, puis ils se dispersèrent, chacun s'affairant à sa tâche.

Quelques instants plus tard, l'équipe de secours était prête et chevauchait hors du camp.

dimanche 24 mai 2015

La loi des plaines, chapitre 7: Le morlock aux yeux d'or

Sous forme d'esprit, il explora autour du train. Il ne restait plus aucun humain de vivant. Apparemment, tout le monde avait soit réussi à monter à bord du Veronica, soit était mort, et gisait dans l'herbe. Aucun signe des Elites, ce qui signifiait qu'ils étaient probablement en vie. La locomotive avait rapidement gagné de la vitesse, son moteur à vapeur tournant à plein régime, une chose rare pour un train Eolien. Le charbon était une denrée rare que l'on ne brûlait pas à moins d'y être vraiment contraint. Certains morlocks tentaient de monter à bord, mais le train était bien conçu et les sas résistaient à leurs tentatives de pénétrer à l'intérieur. Des lances sortaient de meurtrières stratégiquement placées et tuaient implacablement les impudents, puis des pointes sortirent des axes des roues afin d'empêcher les autres d'approcher. Bientôt, le train eu distancé la horde et s'éloigna à toute vapeur.

Quel soulagement!

Yahnee décida de rester juste assez longtemps pour compter le nombre approximatif de morlocks avant de rejoindre sa tribu et de leur ordonner de se déplacer. En temps que scout, il était habitué à estimer rapidement la taille d'une horde de pʉetʉyai ou d'un troupeau de kʉtsʉtoya. Son travail était de fait un peu plus difficile parce que les monstres avaient encerclé les douze compartiments du train et avaient tenté de le rattraper, de sorte qu'ils étaient vraiment étalés. Après quelques secondes, il se rendit compte que même s'ils étaient vraiment éparpillés, il y avait probablement plus d'un millier de têtes et au moins deux cents morts de plus, la puanteur de leur sang infâme souillant l'herbe de la plaine. A un endroit, il trouva une zone circulaire entourée de cadavres. Il devina que c'était le lieu où il avait vu l'explosion. Quel que soit qui s'était passé ici, la force avait été colossale et avait réussi à projeter le cadavre du kʉtsʉtoya qui bloquait les rails à plusieurs centaines de mètres de là.

Attends...

Non, ce cadavre, il se déplacait... Donc... Ce n'était pas un cadavre!

L'esprit de Yahnee se rapprocha.

Quand il comprit enfin ce que ses yeux lui montraient, il fut si terrifié qu'il en oublia de réintégrer son corps.

Un grand morlock à l'air presque humain et qui était vêtu d'un patchwork de pièces d'armure disparates, probablement volées sur des cadavres, se tenait au-dessus de l'animal géant. Ce dernier était bien vivant et semblait complètement apprivoisé. Lentement, la horde éparse se rassembla autour de lui.

Cela n'avait pas de sens. Les pʉetʉyai n'étaient pas assez intelligents pour apprivoiser les sauvages kʉtsʉtoya. Ils n'avaient pas non plus de chef, juste des alphas qui étaient plus forts et plus violents que la moyenne... Si c'était possible. Yahnee savait qu'il n'aurait pas dû, il savait qu'il devait partir et le signaler à Kanaretah et Tabbaquena, mais c'était trop inhabituel. Curieux comme un chat, le jeune Nʉmʉ se rapprocha afin de mieux voir.

C'est alors que le morlock frissonna et se tourna vers lui.

Sa peau était couleur de cendres, un gris blanc sans vie. Chaque pouce visible de celle-ci était couverte de cicatrices. Il avait l'air encore plus esquinté qu'un morlock ordinaire, un exploit considérant le fait que les monstres se battaient constamment entre eux pour établir la dominance.

Il avait une bouche sans lèvres, qui semblait être une cicatrice de plus fendant son visage. Ses yeux se verrouillèrent sur ceux de Yahnee, comme s'il avait vraiment été là. Sa bouche s'ouvrit dans une parodie de sourire, révélant une rangée de dents acérées triangulaires.
Son regard était malveillant, maléfique et pire que tout, c'était le regard d'un être muni d'une intelligence mauvaise. Mais plus que tout,  ce qui fit sursauter Yahnee d'effroi, c'était qu'il avait les mêmes yeux noirs que le sombre guerrier, un anneau d'or entourant un iris d'un noir de jais.

La créature gronda. L'anneau lumineux commença à brûler d'un feu écarlate.

Yahnee tenta de s'enfuir, il essaya frénétiquement de déplaçer les pieds de son corps réel, ce qui était le plus sûr moyen d'être
propulsé dedans et de revenir à lui. Rien.

Rien.
Rien!

Il voulut crier mais rien ne sortit de ses poumons fantomatiques. Il essaya de tourner sur lui-même, mais il ne voyait qu'une chose, le cercle de feu rouge qui grandit, grandit et grandit encore et remplit son esprit. "Wakaree! Wakaree, aide-moi! Wakaree!" cria-t-il, mais rien ne se passa. Le cercle rouge grandit encore, transperçant et implacable. Il voulait courir, s'envoler pour fuir ce fantôme maléfique mais il avait l'impression d'être englué, comme s'il marchait dans des sables mouvants. Chaque mouvement était lent et douloureux.
"Wakaree!" cria-t-il à nouveau, mais sa voix était étouffée, une toute petite voix, comme le couinement d'une souris devant une immense
prédateur remplissant le ciel.

Désespéré, sachant que la seule issue était la mort, il arrêta d'essayer de s'échapper, rassembla son courage et saisit sa lance de combat. Elle n'était pas vraiment là bien sûr, mais son esprit la recréa dans ses mains. Il imagina chaque détail de son manche, les gravures et les franges décoratives, les plumes et les perles, son poids rassurant, sa longue lame de fer météorique, et tout à coup elle fut là. Il hurla son cri de guerre et sa voix n'était plus étouffée, c'était le fier cri de guerre des Nʉmʉ, la promesse d'une mort certaine pour leurs ennemis.

Un rugissement assourdissant lui répondit et tout à coup, le morlock aux yeux d'or fut juste à côté de lui, le chargeant avec une lame noire de roche volcanique. Yahnee eu juste le temps d'être surpris, les morlocks n'utilisaient généralement pas d'armes... Très brièvement, il lui vint une fois de plus à l'esprit que le morlock n'aurait pas dû le voir sous sa forme d'esprit, encore moins l'attaquer. Puis il arrêta complètement de penser, et il para frénétiquement la frappe avec le manche de sa lance. Celui-ci ne se rompit pas, bien sûr, car il était aussi solide que la volonté de Yahnee, mais son esprit ressenti l'impact. Il se lança immédiatement à l'offensive avec un coup vicieux au visage de son adversaire. Il avait l'avantage de l'allonge, mais pourtant le morlock esquiva le coup sans effort et riposta par une estocade étonnamment puissante vers l'intestin de Yahnee. Une fois de plus, il para de sa lance, une fois de plus l'impact secoua son esprit et sa santé mentale vacilla. Pendant quelques secondes, la douleur l'aveugla. Ils ne se battaient pas vraiment bien sûr, c'était un concours de v olonté que l'esprit de Yahnee traduisait en mouvements de combat réel.

Frénétiquement, il essaya de reculer, sans effet. Son esprit était coincé, comme une abeille prise dans de la mélasse. Il frappa de nouveau, une feinte vicieuse vers ce qui aurait dû être l'angle mort de la bête... Mais les esprits n'avaient pas d'angle mort.

Le morlock attrapa la lame de la lance à mains nues et laissa tomber son épée. Puis, avec un hurlement furieux, il s'élança et saisit la gorge du jeune guerrier. Il avait des griffes au lieu d'ongles, des griffes d'ivoire acérées qui s'enfoncèrent profondément dans la chair de Yahnee, faisant jaillir du sang éthérique. Yahnee lutta, tenta d'enfoncer ses doigts dans les yeux d'or du morlock mais le monstre était incroyablement loin. Il sentit son corps spectral être déchiré par la mortelle emprise, la douleur submergea son esprit, l'amenant aux portes de la folie. Le morlock se mit à rire, un rire odieux et terrible qui sonnait comme la démence incarnée.

Yahnee perdit soudain conscience. La dernière chose qu'il ressentit fut un cri de rage à glacer le sang, alors que la proie échappait au
prédateur.

Wakaree tremblait de peur. Il sentit son frère se tordre de douleur sur sa croupe, crier son nom à plein poumon, hurler son cri de guerre, gémir de douleur et de terreur. Le fier cheval continuait à appeler le nom de son cavalier. «Frère Yahnee. Wakaree peur. Wakaree aime Frère Yahnee. Frère Yahnee venir chevaucher avec Wakaree. chevaucher. Ensembles. Peur. Frère Yahnee!". Il craignait pour la vie de son ami plus qu'il n'avait jamais craint pour la sienne propre. Le pauvre cheval ne pouvait pas formuler ces pensées complexes, bien sûr, mais il aurait volontiers donné sa vie dix fois juste pour entendre son compagnon dire son nom et cesser de souffrir. Mais son désir et son amour pour le jeune brave, aussi grands qu'ils étaient, ne mirent pas fin à la douleur. Yahnee continuait de crier, de hurler, encore et encore, sa douleur inondant l'esprit de son pauvre destrier. Et puis plus rien. Le corps de Yahnee devint subitement flasque et son esprit disparut. Il était toujours là, mais très faible, oh si faible, plus faible que l'esprit évanescent d'un rêveur. Par miracle, il était resté en selle, les mains crispées sur la crinière du cheval, les jambes si tendues contre les flancs de Wakaree qu'il était resté stable.

Désespéré, le cheval fit la seule chose qui lui vint à l'esprit: il ramena son frère vers la tribu, au chamane qui guérissait les corps et les esprits des humains aussi bien que ceux des chevaux. Il commença à trotter, aussi précautionneusement que possible, aussi vite qu'il osait sans laisser tomber son frère. Son désespoir alimentait ses muscles, tous ses sens aiguisés par sa peur de perdre sa personne la plus importante dans le monde entier. Il projeta ses pensées aussi loin qu'il le pouvait, son pauvre esprit de cheval tremblant sous la tension d'une mesure aussi désespérée. Il essayait d'atteindre l'esprit de Pisunii ["Petite Etoile"], sa sœur, une fière jument aussi Douée que lui. Soudain, il la sentit et commença à crier la seule chose à laquelle il pouvait penser. «Au secours! Au secours! Au secours!" tant et plus. Il sentit Pisunii lui répondre et il fut submergé par le soulagement. Puis la connexion se rompit. Il était trop fatigué et son travail était accompli. Pisunii amènerait la tribu à Yahnee. Il arrêta de courir, il était trop fatigué pour penser, il essaya juste de garder son frère sur son dos. Au pas, il commença la longue route vers les leurs.

lundi 18 mai 2015

Un monde post-apocalyptique

Depuis longtemps je suis fasciné par les mondes post-apocalyptiques, au sens large du terme. La sortie du nouveau Mad Max: Fury Road me donne l'occasion de vous parler un peu de cette source d'inspiration majeure pour le monde de mon roman en cours d'écriture, "Les citées assiégées de Yaghan".

Quelques exemples de mondes célèbres:
- Waterworld, un film avec Kevin Costner où les calottes glacières ont fondues, recouvrant la terre d'eau et où l'humanité survit sur des bateaux de toute sorte
- Les films de zombies et en particulier "Dawn of the Dead" mais aussi the Walking Dead (qui vient d'une BD avant d'être une série), ou World War Z (idem, c'était un livre avant de devenir un film tout à fait moyen
- Le jeu de rôle Bitume qui se passe en France après qu'elle ai été dévastée par un passage un peu trop proche de la Comète de Halley
- Le jeu de rôle Wasteland où le monde a été dévasté par des humains génétiquement modifiés devenus hors de contrôle
- Les films Mad Max, bien évidement, mais aussi la trilogie Matrix, Terminator, ou la série Resident Evil...
- L'excellente série de jeu vidéos "Fallout"
- Le livre "Ravages" de Barjavel...

Vous savez peut-être que je m'intéresse aussi au survivalisme, qui dans sa version intellectuelle et non paranoïaque désigne un mouvement de gens se préparant à faire face à des crises de toutes envergures, que cela soit un incendie de domicile, un accident de voiture, un tremblement de terre ou une inondation, jusqu'à, pour les plus motivés, une crise financière majeure provoquant un effondrement de la société.

J'ai un peu peine à savoir ce qui me fascine dans ce sujet (de façon connexe, l'univers carcéral me fascine aussi). Je crois que cela tient à mon questionnement concernant la "réalité" que nous expérimentons tous les jours et que nous prenons comme un du: que ce passe-t-il lorsque nous perdons l'accès à toutes nos ressources, à la technologie, à notre médecine? Toutes ces choses nous semblent couler de source, nous avons l'impression qu'elles ont toujours existé, qu'il est normal de rentrer du boulot en se mettant sur un canapé en acier et en contreplaqué, en allumant toutes les lumières de l'appartement et en mettant le chauffage, tout en réchauffant un plat au micro-onde dans une assiette en céramique et en dévorant une glace à la mange en regardant "Transformers" sur un écran plat dernier cri... La technologie qui sous-tend toutes ces choses, l'énergie nécessaire pour les faire fonctionner, l'origine de nos aliments, tout cela est tout bonnement impossible à reproduire pour un humain seul, voir même un groupe d'humain, même possédant les connaissances théoriques, même possédant des outils basique du genre forge... De nos jours, il est impossible de concevoir un ordinateur sans avoir un autre ordinateur pour le faire, par exemple.

Bref, tout ceci me fascine, encore une fois, et cela rejoins un intêret pour l'écologie: comment faire pour vivre en harmonie avec l'environnement, pour que nous ne perdions pas tout ce confort que nous avons pris des siècles à pouvoir concevoir par négligence, en détruisant la planète...

Je ne sais pas si vous me suivez, je suis un peu confus.. Toujours est-il que j'ai toujours adoré ce genre d'univers, de part les questions qu'ils posent, et c'est donc naturellement que lorsque j'ai commencé à écrire, j'ai situé mon histoire dans un monde post-apocalyptique. D'ailleurs, le monde "est" l'histoire: je n'ai pas d'intrigue à proprement parler, comme on peut en avoir une dans, par exemple, une enquête policière. Mon monde est l'histoire, celle-ci naît toute seule lorsque je fais évoluer mes personnages et que je les confronte aux problématiques posées par leur environnement.

Je m'inspire énormément des sources que j'ai mentionné, et récemment je me suis posé une question existentielle. Souvent les univers post-apo sont noirs, violents, désespérés, et c'est bien normal. Pourtant, j'ai du mal à insuffler cette ambiance sur Yaghan. J'ai du mal à écrire un univers crade, malsain, où l'homme est un loup pour l'homme. J'ai du mal à écrire des humains qui sont de vraies pourritures ou des gros cinglés psychopathes comme on peut en trouver dans Mad Max. Oh, tout n'est pas rose, sur Yaghan, comme la nouvelle "La loi des plaines" va vous démontrer. La mort n'est jamais bien loin et l'humanité lutte constamment contre les prédateurs vicieux et sanguinaires que sont les morlocks. Mais les humains sont globalement des gens biens, qui essayent de s'en sortir, qui coopèrent pour reconstruire, qui aident leur prochain.

Cela me turlupinais pas mal, il y a quelques semaines. Je passais par une phase de découragement: à quoi bon écrire un univers post-apo si cet univers est rempli de "gentils"? J'avais l'impression d'écrire le post-apo de "Mon petit Poney", si vous voyez ce que je veux dire, d'écrire un monde post-apo version "Joséphine ange gardien"...

Et puis en discutant avec une amie, elle m'a fait prendre conscience que c'était ma vision de la chose et qu'elle avait autant de valeur que les autres. J'ai foi en l'être humain, je suis fondamentalement optimiste, lorsque je tombe sur un problème, je vois avant tout l'opportunité de trouver une solution... Et cela se ressent dans mon univers. C'est un monde dur et violent, mais marqué par le courage et la résilience de ses habitants. Ce sont mes valeurs, c'est ma marque et je l'imprime sur mon monde. Cela reste du post-apo, mais à ma façon, à ma sauce. Un post-apo à la Jules Vernes, où l'homme explore une planète largement vierge, dangereuse mais terriblement belle, ou il fait face avec courage à l'adversité. Plutôt que d'essayer de le noircir afin de coller aux canons du genre, j'ai décidé de le laisser vivre sa vie dans mon esprit, et je vais continuer à l'explorer avec fascination sans plus me prendre la tête pour essayer d'écrire quelque chose qui ne me correspond pas.

Bonne lecture :)

vendredi 8 mai 2015

La loi des plaines, chapitre 6

Voici la suite de la "Loi des Plaines", ma nouvelle située dans le monde du roman que j'écris, "Les citées assiégées de Yaghan", en anglais "The besieged cities of Yaghan". Dans le chapitre précédent, Yahnee, sous forme d'esprit, assiste à l'attaque du train éolien "Veronica" par une horde de morlocks, et à sa défense par les guerriers magiciens d'élite de Gond. 

«Frère Yahnee. Peur. Dents pointues. Peur. Dents pointues. Combat.
Frère Yahnee".

Le cri de Wakaree sortit Yahnee de sa fascination, le renvoyant instantanément dans son corps. Sous lui, il sentit les muscles de sa monture frissonner de tension. C'était un mélange de peur et d'agression, la réponse naturelle d'un cheval face à un prédateur. Wakaree était parfaitement entraîné et rompu au combat, d'où le relatif calme de sa réaction, mais Yahnee compris immédiatement le danger. Pour un chasseur aguerri, les mouvements brusques des longues herbes de la plaine ne laissaient aucun doute quand à la menace qui planait sur eux.

"Des carnirats. Wakaree, tu as bien fait de m'appeler" dit Yahnee. Les oreilles du cheval étaient droites et légèrement tournées vers son
cavalier, en attente d'instructions.

Un bruit derrière eux, un cri aigu. Yahnee tenta d'atteindre son arc, mais Wakaree était bien plus rapide que lui et d'une ruade, il écrasa la tête du premier carnirat assez fou pour essayer de lui mordre les jarrets. Yahnee fit voler une flèche, accompagnée d'un claquement de la corde faite de tendons de son arc et en tua un autre. Les carnirats étaient l'autre fléau des plaines, des animaux de la taille d'un gros chat qui vivaient dans des terriers et chassaient en meute, en infligeant des centaines de blessures à des proies beaucoup plus grandes qu'eux grâce à leurs dents acérées. Les Nʉmʉ les haïssaient avec passion et détruisaient chaque nid qu'ils rencontraient. Comme les Morlocks, ils étaient des adversaires redoutables pris individuellement, mais c'était en large nombre qu'ils devenaient vraiment mortels. Une horde pouvaient submerger n'importe animal, même le roi des
plaines, l'imposant kʉtsʉtoya. Heureusement, ce soir là, ce n'était qu'une petite meute. Yahnee hurla le cri de guerre des Nʉmʉ, un cri
aigu à vous glacer le sang, perçant et lancinant, tellement terrifiant que même les carnirats eurent un moment de recul en l'entendant.

Comme s'il attendait ce signal, Wakaree s'élança. Il piétina plusieurs rats et rompit momentanément leurs rangs mais les petits diables se lancèrent bientot allaient à sa poursuite. Ils essayèrent à nouveau de lui lacérer les talons, mais Yahnee était plus rapide et les tua l'un après l'autre avec des flèches bien placées. Quand enfin il se trouva à court de munitions, il saisit sa lance courte, prêt à embrocher les rats les plus proches. Il n'eu finalement pas à le faire car les rats cessèrent rapidement leur poursuite: une proie ripostant si violemment n'en valait pas la peine.

En temps normal Yahnee aurait rebroussé chemin et tué les traînards ainsi que tous les rats qu'il pouvait trouver, mais il était seul, et
seul, on savourait la victoire du jour et on ne tentait pas le diable. C'était une petit meute mais d'autres pouvaient se cacher aux
alentours, potentiellement trop nombreux pour que Yahnee puisse leur faire face. Le jeu n'en valait pas la chandelle. Se fiant à sa vision perçante, ils revinrent sur leurs pas, afin que Yahnee puisse récupérer autant de flèches que possible. Il ne les trouva pas toutes, les rats blessés s'étaient probablement faufilé dans un terrier pour mourir.

Ses pensées se tournèrent à nouveau vers le train et il se demanda s'ils avaient réussi à échapper à la horde de morlocks. Il regarda dans la direction de la bataille, quant il fut soudain aveuglé par une énorme explosion. Il était à des dizaines de kilomètres de là, mais malgré la distance il sentit tout de même l'onde de choc.

"Wakaree, je dois savoir ce qui se passe" dit Yahnee. «C'est bien mon ami, tu restes alerte, les carnirats sont probablement encore proche. Tu me protéges, Wakaree. Je serais bientôt de retour". Le fier  alezan brillait de sueur. Il ne réussit pas à répondre, il était trop excité, les images formées par son esprit étaient floues et incohérentes. Malgré tout, Yahnee était confiant, Wakaree finirait par se détendre. Il connaissait bien
son partenaire.

Il ferma les yeux et une fois de plus, s'imagina debout à côté du train, il visualisa tous les détails de la scène, puis "poussa". Sa conscience se déplaça vers ce point et juste comme ça, il fut hors de son corps. Presque instantanément, il se retrouva là-bas, à quelques
dizaines de mètres devant la locomotive, tel un fantôme planant au-dessus de la douce herbe des plaines.

mercredi 6 mai 2015

La loi des plaines, chapitre 5

Soudain, il remarqua plusieurs silhouettes différentes de celle d'un civil typique. Ils étaient habillés et équipés comme des guerriers, ils se déplaçaient avec une vitesse et une agilité surnaturelle et leurs armes semblaient être une extension d'eux-mêmes. Ils réussissaient à tenir tête aux morlocks, il semblait même qu'ils s'en débarrassaient avec une relative facilité. Les misérables humains pervertis par Tanasi-pʉetʉyai étaient plus grands et plus forts qu'un homme normal, mais cela n'avait pas d'importance. Ils avaient des lames osseuses saillant de leurs bras ou les crocs d'un carnirat, certains avaient des griffes tranchantes comme des rasoirs en lieu et place d'ongles, mais cela aussi n'avait pas d'importance. Pour les plus étranges d'entre eux, ils avaient de longues queues préhensiles terminées par un dard acéré, mais cela n'avait pas d'importance non plus... Chaque pʉetʉyai était une parodie d'être humain unique, chacun d'entre eux était plus étranger et plus effrayant que son voisin, chacun était une machine à tuer enragée et vicieuse mais contre ces guerriers, rien de tout cela ne semblait avoir d'importance. Ils ripostaient avec une violence inouïe et leurs exploits et leur courage étaient presque plus monstrueux que les pʉetʉyai eux-mêmes.

L'un d'eux, un soldat grand et sec aux cheveux sombres vêtu d'une armure de cuir cloutée noire, se précipita à l'aide de deux passagers qui avaient été acculés par les morlocks. Malheureusement, les bêtes furent plus rapides que lui et mirent en pièces les pauvres gens avant qu'il n'ait eu le temps de les rejoindre. Comme d'habitude, ils commencèrent à se battre entre eux pour les restes de leurs proies. Le regard du soldat aux cheveux sombre sembla se vider pendant un instant, juste assez longtemps pour que Yahnee puisse le dévisager complètement. Il n'était que légèrement plus âgés que le jeune brave, mais il dégageait quelque chose de spécial, une forme d'intensité rare, même chez les plus grands chamanes des tribus. Il semblait plus «réel» que son environnement, si cela a un sens. Puis Yahnee remarqua ses yeux: ses iris étaient noirs comme la nuit, mais il y avait autre chose. Un anneau d'or entourait ses pupilles et alors que la colère commençait à monter en lui, cet anneau changea de couleur et se mit à briller d'un rouge ardent.

Soudain, quelqu'un se mit à appeler à l'aide à l'avant du train. Le sombre guerrier fit volte-face et commença à courir dans cette direction. Intrigué, Yahnee le suivit.

Malheureusement, une fois de plus le soldat arrivait trop tard: un autre civil, un garçon pas âgé de plus de 14 révolutions était immobilisé sous un pʉetʉyai et hurlait de douleur. Yahnee se rendit tout de suite compte que rien ne pouvait plus le sauver à présent, il était trop grièvement blessé. Le soldat noir ne s'arrêta même pas. Il passa devant le terrible spectacle en courant et lança un poignard qui se ficha jusqu'à la garde dans le crâne du pauvre garçon, comme si l'os avait été mou comme du beurre. En un éclair, Yahnee compris pourquoi: le sombre guerrier était en fait un chaman, ou, comme on disait à Gond, un Sculpteur. Il était béni par le plus grand Don qui soit: il pouvait modifier la réalité autour de lui, ce qui expliquait probablement comment il avait fait pour rendre ses dagues et ses épées aussi incroyablement aiguisées. On avait expliqué à Yahnee que ses propres Dons fonctionnaient globalement selon le même principe, mais il n'y avait jamais cru. Il était juste un jeune brave qui aimait chevaucher dans les plaines et faire la guerre aux pʉetʉyai.


Yahnee reprit ses esprit. Il avait dérivé pendant un instant et avait été presque renvoyé dans son corps. Être le témoin d'un tel Don était si incroyablement exceptionnel que malgré la sauvagerie de la bataille, Yahnee était émerveillé. A la vitesse de la pensée, il gagna du terrain sur le sombre guerrier. L'homme avait atteint l'avant du train et, une lame dans chaque main, s'était lancé sur une masse de morlocks qui avait acculé un autre combattant contre la proue du train. Un kʉtsʉtoya mort gisait en travers des rails.

Cela expliquait tout, voilà pourquoi le train s'était arrêté! Satisfait d'avoir élucidé au moins ce mystère, il se retourna pour regarder les Élites se battre. Ce qu'il vit dépassa tout ce qu'il avait pu imaginer au sujet de ces célèbres soldats. Les Nʉmʉ n'étaient pas des lâches. Au contraire, ils avaient la réputation d'être des combattants redoutables, parmi les tous meilleurs de la planète. Yahnee lui-même pensait qu'il était un guerrier valeureux  ... Mais ces deux hommes étaient dans une catégorie complètement à part.
L'homme en noir bougeait si vite que l'œil ne pouvait pas suivre ses mains. Ses lames tranchaient chair et os comme s'ils ne étaient pas là, quasiment chacun de ses frappes tuait ou mutilait un morlock. Son compagnon, un géant avec un mohawk délirant en guise de coiffure, était tout aussi redoutable, peut-être même plus. Chacun des coups de son énorme marteau abattait un pʉetʉyai et l'envoyait valdinguer, en renversant plusieurs autres. Peu importe que cela soit un petit démon affamé et hurlant ou un monstre de 7 pieds de haut, ils semblaient tous légers comme des plumes. Malgré sa force terrifiante, il avait semblé en danger d'être submergé par le nombre de monstres, mais grâce à l'aide du guerrier aux cheveux noirs, il arrivait maintenant à repousser la masse des assaillants. C'était impossible!

Une fois de plus, Yahnee réalisa qu'il devait partir afin d'avertir sa troupe, maintenant qu'il savait ce qui se passait. Les passagers du train arriveraient ou pas à échapper aux pʉetʉyai, cela n'avait pas d'importance pour lui. Son devoir était de s'assurer que la tribu était en sécurité. Peut-être que les braves mèneraient une expédition punitive. Ils iraient trouver et détruire les bêtes, afin de laver la pureté des plaines de ce mal immonde. Telle était la Loi des Plaines: d'abord s'assurer de la survie de soi et des siens. Si vous surviviez assez longtemps pour voir un autre jour, vous pouviez toujours venger les morts.


Une fois de plus, ses pensées furent interrompues. Le sombre guerrier avait ramassé une lanterne qui éclairait la scène et l'avait jeté loin dans la masse de morlocks. Celle-ci avait explosé dans une énorme boule de flammes. En temps qu'esprit, Yahnee n'aurait pas dû sentir la chaleur, mais pourtant si. Pis que cela, il sentait que le tissu même de la réalité était mutilé; il était tiré, poussé, cisaillé, frappé, étranglé... Il sauta en arrière, se propulsant haut dans le ciel, loin au-dessus des nuages. C'était une erreur commune chez les Marcheurs, le mouvement se produisait à la vitesse de la pensée et un mouvement brusque dû à la peur pouvait vous envoyer n'importe où. Yahnee se calma et plongea vers le train. Le guerrier venait d'utiliser une magie très puissante, il avait transformé la petite flamme de la lanterne en dizaines de fantasmatiques esprits du feu qui sautèrent d'un morlock à l'autre, les brûlant horriblement. Ce bref moment de répit permit aux deux guerriers d'aider un civil qui se cachait derrière le dos immense du guerrier au mohawk de regagner la sécurité du train.


Au dessus d'eux, dans le poste de pilotage, Yahnee entendit quelqu'un aboyer des ordres. L'équipage du train avait en grande partie réintégré la sécurité de l'acier des compartiments et avait commencé à faire pleuvoir des projectiles sur les morlocks. Une fumée noire s'échappait de la cheminée du train. Mohawk se précipita vers l'énorme cadavre de kʉtsʉtoya qui barrait la route du train. Il était à moitié dépecé, l'équipage avait apparemment été occupé à l'équarrir afin de pouvoir libérer la voie, et de la nourriture, en particulier de la viande, n'était jamais gaspillée sur Yaghan, ce qui expliquait probablement pourquoi ils étaient arrêtés depuis si longtemps. Une fois de plus Yahnee senti le tissu de la réalité trembler, mais à une échelle bien moindre que lorsque le soldat noir avait créé une explosion. Le grand guerrier s'attela à la tâche titanesque de déplacer ce qui restait de la carcasse. Cela aurait du être impossible, les restes du cadavre massif devaient probablement toujours peser au moins autant que quelques chevaux, mais ces hommes n'étaient pas soumis aux lois de la réalité et pouce par pouce, la dépouille de l'animal bougea hors du trajet du train.


lundi 27 avril 2015

La loi des plaines, chapitre 4

Wakaree, sentant l'angoisse de son cavalier, se cabra avec un hennissement assourdissant.

«Par l'esprit Aigle, Wakaree, chut, calme-toi, désolé d'avoir crié, n'ai pas peur mon ami" cajola Yahnee, oubliant sa propre peur en caressant l'encolure frissonnante de son partenaire. Puis, parlant à voix haute "D'où viennent-ils? Je ne les ai pas vu venir, quelle ruse des mauvais esprits cela peut-il bien être? Comment est-ce possible?"

Il savait qu'il devait partir, qu'il devait signaler l'attaque à sa tribu et les mettre en mouvement, mais la curiosité fut plus forte que la prudence. Il devait voir ce qui se passait, c'était trop étrange. Par ailleurs, le Veronica était probablement défendu par les célèbre guerriers d'élite de Gond, des hommes et des femmes formés à la légendaire École de Guerre, une institution qui avait entraîné les meilleurs combattants ayant jamais marché sur Yaghan. Il ne pouvait cependant pas se rapprocher, pas avec Wakaree en tout cas, cela aurait été trop dangereux et trop lent de toute façon. Alors, il décida à la place de projeter son esprit.

"Wakaree, calme-toi, calme-toi ...» répéta-il à son cheval. Puis il lui donna des instructions dans un langage suffisamment simple pour qu'il puisse les comprendre: «Écoute Wakaree: tu me protèges. Yahnee va projeter son esprit maintenant, Wakaree appelle Yahnee si Wakaree a peur. Wakaree protège. Wakaree protège, Wakaree appelle Yahnee si Wakaree a peur. Répète moi ce que tu vas faire maintenant. "

Wakaree hennit sa compréhension et ânonna télépathiquement "Bien. Wakaree protège frère Yahnee. Wakaree protège. Wakaree peur, Wakaree dit 'frère Yahnee'. Bien. Wakaree protège. Bien. Content."
C'était un cheval de guerre, avoir des instructions claires lui donnait un but ce qui  l'aidait à se calmer. Yahnee se détendit un peu. Il était si fier de son partenaire! Ils avaient grandi ensemble et s'aimaient comme des frères, en dépit du fait d'être d'espèces différentes. Cela faisait du bien, dans l'incertitude de la nuit, de savoir qu'il pouvait compter sur le fier alezan, qu'il pouvait lui confier sa vie.

La projection de conscience était son deuxième Don. Celui-ci allait souvent de pair avec les Yeux de l'Aigle parce qu'ils se complètaient parfaitement. Tout chaman pouvait projeter sa conscience, mais tout ce qu'ils pouvaient voir, c'était le monde des esprits, un reflet de notre propre monde où les émotions avaient plus d'importance et de consistance que la matière. C'était différent du pouvoir de Yahnee: les gens qui comme lui projetaient leur conscience vers quelque chose dans leur champ de vision pouvaient le voir comme s'ils étaient vraiment là, comme des observateurs fantomatiques. Encore plus étrange, ils gardaient cette clarté, même s'ils sortaient de leur champ de vision réel, en passant derrière l'objet qu'ils observaient en esprit par exemple. La magie n'était pas une chose complètement cohérente ou si elle l'était, les humains ne comprenaient pas tout. Bien sûr, tout cela ne disait pas grand chose à Yahnee. Il savait seulement qu'il pouvait le faire et comment le faire et c'était suffisant pour lui. Il prit une profonde inspiration, puis jeta un long regard sur la scène de chaos se déroulant au loin. Puis il imagina qu'il la contemplait à une centaine de mètres de distance, comme s'il se tenait non loin du Veronica. Dès qu'il eu une image claire formée dans son esprit, il tendit sa volonté et déplaça sa conscience là-bas.

Quand il ouvrit ses yeux éthérées, Yahnee était plongé dans le feu de l'action, sur le côté droit du wagon central du train éolien. Un grand nombre de passagers étaient à l'extérieur et les voiles étaient roulées ce qui n'était pas du tout logique. Les passagers ne descendaient jamais d'un train en général, même s'il s'arrêtait quelques temps, c'était ben trop dangereux pour des citadins. A cause de cela, ils avaient été pris par surprise par l'assaut des Morlocks. De toute évidence, la plupart d'entre eux n'étaient pas des guerriers et en dépit d'être armés comme tous les Yaghanites, leurs tentatives désespérées de se défendre avec leurs poignards étaient futiles... Ils étaient comme des enfants agitants des cure-dents devant un kʉstʉtoya: faibles et impuissants. Comme on pouvait s'y attendre, leurs ennemis, plus forts et plus vicieux étaient en train de les massacrer. Yahnee haleta d'horreur lorsqu'un un morlock de plus de deux mètres de haut tua une femme d'un seul coup de poing au visage. Alors qu'elle tombait au sol, un autre se saisit de sa dépouille. Une bagarre éclata ensuite entre plusieurs monstres autour du corps mourant. Un pʉetʉyai plus petit, presque un nain, une parodie d'être humain marchant à quatre pattes comme un chien, se faufila entre les charognards avec une vitesse étonnante et attrapa un jeune homme qui courait vers le sas du Veronica le plus proche. Le monstre ignoble et dégoûtant mordit la cheville du pauvre garçon, le fit tomber, rampa le long de son dos en un battement de coeur et mordit sa proie juste à la base du cou, le tuant instantanément. Puis il commença à dévorer le pauvre garçon comme une hyène se repaissant d'une carcasse lorsque d'autres morlocks le rattrapèrent. Une fois de plus, comme avec la femme quelques instants auparavant, ils commencèrent à se battre pour leur butin. Malheureusement, ces luttes intestines n'étaient pas suffisantes et la grande majorité des morlocks continuait de s'en prendre aux humains.

Yahnee était un pur esprit, déconnecté des sensations de son corps, mais même ainsi, il crû qu'il allait être malade. Le jeune guerrier Nʉmʉ avait déjà vu des batailles, avait combattu les morlocks auparavant, avait vu des gens mourir, même ... Mais jamais un combat n'avait été si inégal. Il n'avait jamais vu quelque chose d'aussi horrible que ces bêtes démembrant leurs victimes pour les dévorer juste devant ses yeux. Yahnee était un brave, il faisait face à l'ennemi résolument, sa lance et son couteau à la main... Alors en tant qu'esprit flottant autour du train, témoin invisible de l'assassinat de tous ces voyageurs innocents, il se sentait désespérément impuissant. Pour la deuxième fois, il réalisa qu'il devait quitter la scène aussi vite que possible afin de prévenir sa tribu. Compte tenu de la gravité de la menace, quelques braves seraient alors probablement envoyés appâter les Morlocks pour les emmener dans la direction opposée. Mais il était médusé, presque fasciné, par le drame qui se déroulait devant ses yeux éthérés.

jeudi 16 avril 2015

La loi des plaines chapitre 3

Ils étaient environ à trois heures de route du camp lorsque Yahnee
remarqua des lumières vacillantes proche de l'horizon, pratiquement à
la limite de son champ de vision, ce qui signifiait qu'elles étaient en réalité à des dizaines et des dizaines de miles de là.

"Wakaree, j'aperçois d'étranges lumières au loin. Trottons dans cette direction. Ne te fatigue pas, je veux que tu restes frais, mais il faut que je voie ça de plus près. Trotte, Wakaree."
"Trotter. Bien. Courir. Heureux. Bien. Courir. Heureux." répondit le cheval.
"C'est ça!" dit Yahnee avec un sourire. Il resserra son étreinte sur sa lance, son poids rassurant donnant du courage à son cœur alors que Wakaree s'élançait et prenait de la vitesse.

Le cheval aimait tellement galoper, c'était toujours une grande joie pour Yahnee que de lui lâcher la bride. Mais malgré son habituelle insouciance le jeune guerrier était inquiet. Quelque chose ne tournait pas rond et soudain, il aurait voulu ne pas être parti seul. Ces lumières pouvaient être n'importe quoi: une espèce d'animal encore inconnue (très peu probable, mais cela arrivait encore de temps en temps), des renégats des villes fortifiées (peu probable, la plupart ne survivaient pas longtemps dans les plaines), ou juste des amis d'une autre tribu (mais ils ne se seraient jamais laissé repérer d'aussi loin)... Ou cela pouvait être une nouvelle race de morlocks avec des capacités encore inconnues. Ça, cela arrivait tout le temps, chaque rencontre recelait une nouvelle surprise mortelle. Si c'était le cas, Yahnee se devait de réagir rapidement et de transmettre l'information aussi vite que possible afin de donner à sa tribu assez de temps pour lever le camp. Pris par surprise, ils pouvaient toujours juste enfourcher leurs chevaux et s'enfuir, mais ils perdraient beaucoup de provisions cruciales pour leur survie lors de l'hiver à venir. Il commença à s'inquiéter. Était-il en train de perdre du temps? Ou était-il tout simplement trop prudent? Qu'aurait fait Kanaretah? Soudainement, il regretta ne pas avoir son expérience.

Après ce qui lui sembla être des heures, il fut suffisamment proche pour discerner la source des lumières. C'était un Train Éolien, un long cheval de fer avec un moteur à vapeur qui pouvait aussi exploiter la puissance des redoutables vents des plaines avec ses mâts et ses voiles. Ce n'était pas n'importe quel train éolien moyen en revanche. Au lieu d'une boîte trapue de métal blindée qui ressemblait à une forteresse sur roues, comme il en voyait régulièrement traverser les plaines, ce train était fin, épuré, mince et élégant. Malgré cela il donnait aussi l'impression d'être un navire puissant capable d'affronter tout ce que les plaines pouvait lui faire subir.
De fait, les lettres d'or peintes sur le moteur ne laissaient aucun doute, c'était le "Veronica", le nouveau bâtiment de la flotte de Gond. Yahnee ne savait pas lire, bien sûr, mais le train semblait si moderne que cela ne pouvait être que lui. Il était déjà célèbre parmi les tribus qui commerçaient régulièrement avec la capitale des plaines et ils avaient déjà eu l'occasion de voir ses manœuvres d'entrainement tout au long de la dernière Révolution.

Quel soulagement! Loin d'être un danger, la présence de ce vaisseau unique et de son équipage de guerriers d'élite signifiait que pour une fois les Morlocks n'étaient pas les prédateurs, mais les proies.
Yahnee ferma les yeux et une fois de plus, il adressa une prière rapide à son esprit totem, le remerciant de ce bon présage. Il jeta un dernier long regard au Veronica, en essayant de fixer cette image magnifique dans sa mémoire afin de pouvoir en parler, ou plutôt de se vanter autour du feu de camp. Puis il pressa doucement les flancs de Wakaree avec ses genoux, lui demandant de tourner bride afin de revenir à leur trajectoire initiale. Après ce long détour, le groupe d'éclaireurs suivant  était probablement en train de le rattraper: il y avait toujours quatre ou cinq d'entre eux tournant autour du camping, de sorte qu'il devait se dépêcher.

Soudain, sa vue se troubla et ses oreilles se mirent à sonner. Il se sentait étourdi, durant un instant ses yeux n'arrivèrent pas à faire le point, il n'arrivait pas à penser clairement et un goût métallique étrange envahi sa bouche. Il ne voyait que des éclairs de lumière et un... nuage de poussière, faute d'un meilleur mot. Bientôt, il retrouva sa vision et ne put s'empêcher de hurler d'horreur.

Le Veronica était tout à coup encerclé par une nuée de Morlocks, des
centaines, des milliers d'entre eux.

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