Carnets de Seattle: Patchwork d'impressions et d'humeurs de deux Français expatriés aux Etats-Unis. Depuis mars 2011, ces carnets sont aussi le journal de notre combat contre la leucémie.

jeudi 5 octobre 2017

Un jour parfait... tous les jours?

Depuis la greffe, j'ai des problèmes de mémoire.

J'ai toujours eu une mémoire excellente, ce qui fait que j'ai toujours eu tendance à lui faire confiance, à ne rien noter, à tout garder en tête. Sauf que maintenant, ce n'est plus possible. D'une part, sur du très court terme, je n'arrive plus à maintenir autant de trucs en mémoire qu'avant. Comme si la RAM de mon ordi interne avait diminué. Je suis conscient que je vieillis, ce qui n'aide jamais, mais j'ai vraiment senti une baisse considérable de ma capacité à maintenir plein d'infos en mémoire depuis le traitement. C'est pénible, dans mon boulot, je me sens moins efficace. Je suis obligé de compenser cette baisse par plus de minutie, plus de méthode (ce qui qui n'est peut-être pas un mal).

J'ai aussi perdu en mémoire à court et moyen terme. J'oublie des trucs que j'ai à faire, des rendez-vous... C'est relativement facile à régler avec un agenda, même si j'ai eu un peu de mal à corriger une vie entière d'habitude.

Mais le plus bizarre, c'est la perte de mémoire à long terme. Très régulièrement, lorsque je parle avec Virginie, elle me parle de choses que nous avons faites ensemble, mais que j'ai oublié. Au mieux j'ai des souvenirs de l’événement mais j'ai oublié une grande partie des détails, au pire, je ne me souviens carrément pas du truc. Je vous assure, c'est très flippant. J'essaie de trouver des parades, photos, notes mais cela me rattrape régulièrement. Nous avons choisi d'en rire, et Virginie me raconte parfois notre vie, que je redécouvre alors par ses yeux. L'avantage, c'est que je ne m'ennuie jamais, un peu comme un enfant qui découvre tout :).

Cela m'a amené a réfléchir un peu à cette notion de mémoire, et en particulier aux souvenirs que l'on a de nos vies.

Même si je suis conscient que seul le présent existe et qu'il n'y a que lui qui est vraiment important, il me semble que la mémoire donne une "densité" à ce présent. Je vous avoue que j'essaie encore de bien cerner cette impression viscérale, mais en méditant là dessus, j'ai "réalisé" que la plupart des jours de notre quotidien finissent par se confondre dans un espèce de brouillard. A un instant donné, je suis capable de me souvenir que j'ai lu tel livre l'année dernière, ainsi que son contenu, et si je suis capable de me rappeler les circonstances dans lesquelles j'ai lu ce livre, ce qui s'est passé ce jour là, le détail de la journée, m'échappe.

Pourtant, il y a des jours de ma vie dont je me souviens dans leurs moindres détails. Ce sont souvent soit des jours exaltants ou des jours horribles, très clairement. Le paradoxe, c'est que les jours de routine, de bonheur tranquille, s'effacent de ma mémoire, ou plutôt se fondent dans une espèce d'impression globale d'une période, où il ne reste que des instants, des polaroids et non une mémoire complète et totale de chaque journée.

Pourquoi est-ce que cela me gène? Et bien vous savez, cette impression que le temps passe trop vite? Et bien j'ai l'impression que justement c'est du à ce phénomène d'amalgame, de "moyenne" des souvenirs des périodes un peu routinières, et que paradoxalement j'ai l'impression d'avoir une vie plus riche lors des périodes "de crise", sachant que je pour moi une crise peut-être positive comme négative, c'est juste une période sortant un peu de la normale. Pour être plus clair, j'ai l'impression que de longue périodes de vie routinières, plusieurs mois, sont plus courts que quelques jours particuliers dans une année où il s'est passé quelque chose d'exaltant (comme par exemple la semaine cet été ou des amis sont venu à Paris). Plus ces périodes de "routine" sont longues, plus j'ai l'impression que la vie est courte, même si paradoxalement, ces périodes de routine sont des périodes très heureuses (car je suis très heureux de vivre avec ma chérie, au quotidien, c'est un bonheur simple et tranquille qui me convient). 

Mon interrogation du moment, donc, est la suivante: comment faire pour que ces jours de bonheur tranquille soient vécus avec la même intensité que les moments de crise? Comment faire pour qu'ils s'impriment dans la mémoire à long terme avec la même clarté, malgré justement le manque d'intensité? Est-ce que se souvenir plus clairement de chaque journée donne l'impression d'une vie mieux remplie? Est-ce que la notion d'éveil, d'éveil spirituel j'entends, ne consiste pas justement à vivre complètement chaque instant, qu'il soit "routinier" ou "exceptionnel"?

J'ai compris l'année dernière que l'on perd beaucoup de temps dans la vie à attendre des moments de bonheur qui passent trop vite. On attend avec impatience des vacances, quand les vacances arrivent on a enfin l'impression de vivre vraiment, de profiter à plein, et pouf, d'un coup les vacances sont finies, le bonheur est passé, on retourne à la grisaille... C'est bête: il faut trouver le moyen de vivre ce bonheur au jour le jour, d'instant en instant. C'est bien sur plus dur lorsque l'on est dans le métro à l'heure de pointe que lorsque l'on est sur une terrasse d'un vieux village provençale, je vous l'accorde, mais cela vaut le coup de travailler là-dessus, étant donné le rapport entre le temps que l'on passe dans le métro et le temps que l'on passe sur la dite terrasse (quand on est parisien, tout du moins). J'ajouterais qu'il est aussi important de trouver un moyen de rapprocher sa vie de tous les jours de sa vie rêvée, mais ce n'est pas forcément toujours évident.

Cela me fait tricoter, tout ces concepts. Mais c'est vrai que le fait d'oublier des bouts de ma vie me donne parfois l'impression de perdre du temps, de me faire voler ma vie. Voilà, je vous laisse avec ça. Ca chauffe, là-haut!

3 commentaires:

  1. J ai la mémoire qui flanche...je m souviens plus très bien ..... c est le lot de chacun merci pour ton article
    Bisouilles d une ex leucemique ��

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  2. oui, j'enfonce pas mal de portes ouvertes hein...
    Mais bon, ca me perturbe, cette notion de souvenir du quotidien routinier, de "densité de vie".

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  3. Je pense que c'est nous qui déterminons l'intensité ou même le jugement positif de chaque instant. J'ai joué avec mon fils sous la pluie un jour qui aurait pu être pourri, je me suis senti "vide" comme un mort au milieu d'amis qui s'amusaient.
    Notre présence et l'intention qui nous habite est pour moi la clef...
    (désolé d'enfoncer moi aussi les portes ouvertes)

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