Carnets de Seattle: Patchwork d'impressions et d'humeurs de deux Français expatriés aux Etats-Unis. Depuis mars 2011, ces carnets sont aussi le journal de notre combat contre la leucémie.

mardi 14 mai 2013

Le "Real Change Guy"

(à lire en écoutant ceci)

Quel que soit le jour, quel que soit l'heure, quel que soit le temps, il est toujours là, fidèle au poste, assis sur une chaise pliante en plastique devant le supermarché du quartier. Il accueille chaque client avec la même phrase: "Real Change Mam'? Real Change Sir? Have a good day Mam'! Have a good day Sir!". Un vieux monsieur noir, peut-être soixante ans, propre et soigné, un peu enveloppé, les yeux abimés et un peu tristes. On pourrait dire que c'est un clochard ou  un sans abri, mais c'est plus compliqué que cela. Un marginal? Un esquinté de la vie? Non, résumer un homme en un mot, comme on va le voir, c'est une erreur que nous faisons trop souvent.

Photo by Joshua Bessex (please tell me if you want me to remove it)

Il est donc là, tous les jours ou presque, depuis quatre ans que nous sommes arrivé à Seattle, à vendre "Real Change", un journal pour la réinsertion des sans abris. Ou plutôt il était, car depuis que nous sommes rentrés de France, personne. Ce qui n'est pas nécessairement étonnant, ces gens vont et viennent, apparaissent et disparaissent; parfois un peu aléatoirement. Si vous vivez dans une grande ville, et que vous regardez un peu autour de vous, il y a fort à parier que vous ayez aussi un marginal dans votre quartier, et que vous voyez ce que je veux dire. Quand ils disparaissent c'est toujours la même question: est-ce qu'il (ou elle) a trouvé un travail? Est-ce qu'il a juste "déménagé"? Est-ce qu'on l'a forcé à partir? Est-ce qu'il est tombé malade? Mais au fait, comment est-ce qu'on fait quand on a dans les soixante dix ans et que l'on tombe malade, et que l'on est à la rue?

Après plusieurs jours sans le voir reprendre son poste, j'ai eu un pressentiment. J'ai repensé à une clocharde qui vivait juste à coté de là où je travaillais, rue de la Fontaine au Roi à Paris. Après plusieurs années de présence, tous les jours, au cours de laquelle nous avions noué une vraie relation, elle avait disparu du jour au lendemain, sans laisser de trace. Optimiste, je me suis toujours dit que c'était parce qu'elle s'en était sortie, mais quand vendredi soir j'ai parlé du "Real Change Guy" à un ami qui vit dans notre quartier, il nous a détrompé en nous annonçant  la triste nouvelle.

"Il est mort".

Cela nous a fait un choc. Ce monsieur, on le voyait tous les jours, on lui disait bonjour tous les jours. Pour nous il faisait partie intégrante du paysage, c'était une partie intégrante de Seattle et de notre quartier. Pas que pour nous en fait, pour toute la ville, et les journaux locaux lui ont consacré un article pleine page, tellement c'était une institution. Rendez-vous compte, cela faisait 18 ans qu'il vendait ses journaux, 12 heures par jour, tous les jours, devant ce magasin.

Ces articles de presse ont été l'occasion de lever un peu le voile sur le mystère de cet homme. Son histoire est proprement stupéfiante. De son vrai nom "Edward McClain",
il est né et a étudié la sociologie à Chicago et l'économie à l'université de Montréal, puis, il est parti vivre en Europe pendant plus de trente ans. Il a notamment étudié et travaillé comme chef cuisinier pendant plus de 10 ans à Paris. Il parlait donc couramment le français, chose que nous n'avons jamais su alors que nous passions devant lui tous les jours en discutant dans notre langue maternelle et que nous lui disions parfois quelques mots en anglais. Il est revenu aux US il y a plus de 20 ans pour aider un membre de sa famille en difficulté, et a apparemment ensuite fait un peu de prison, pour une cause inconnue.

En sortant de taule il y a 18 ans, il a atterrit à Seattle, et n'a jamais vraiment réussi à se réinsérer...  Oh, pas par manque de talent! Il est très rapidement devenu le meilleur vendeur du magazine "Real Change", vendant quasiment deux fois plus de magazines que le deuxième meilleur vendeur... Il en vendait tellement qu'il achetait du stock qu'il donnait aux autres sans-abris pour leur mettre le pied à l'étrier. Il avait un appartement dans U-District (d'où le fait que la désignation sans-abri ne s'applique pas bien), il attrapait de temps en temps les voleurs à la tire à la sortie du magasin, il donnait apparemment une partie de ce qu'il gagnait à sa famille et tous les ans, il cuisinait un repas pour le refuge pour sans-abris du quartier.Très discret, il s'ouvrait pudiquement à ceux qui prenaient le temps de discuter avec lui, racontant des morceaux du puzzle de sa vie aux gens assez patients pour gagner sa confiance.

C'est très étrange. C'était manifestement un homme talentueux, plein d'atouts, travailleur comme peu de gens le sont, doué de multiples compétences, vente, cuisine, langues, qui peuvent toutes se monnayer facilement dans une ville comme Seattle. Alors qu'est ce qui explique qu'il ne se soit jamais complètement réinséré? Est-ce que c'est moi qui voit ça comme cela parce que son travail c'était de vendre dans la rue, mais qu'en fait il était comme vous et moi, avec un vrai travail et un appartement? C'est un peu simpliste. Est-ce que, comme Jean Valjean, qui doit montrer sa lettre de bagnard à chaque emploi, il ne pouvait pas retrouver d'emploi non précaire à cause de son casier? Qui sait ce qu'il trainait dans son casier d'ailleurs? Mais après 20 ans, un homme devrait avoir le droit au pardon, non? Est-ce qu'il était comme cette image du clochard romantique, trop libre pour être assujetti aux chaines de notre société? Mais est-ce être libre que de passer 12 heures par jour pendant 18 ans devant la porte d'un supermarché, et ce par tous les temps? Mystère. En tout cas, on ne peut que retenir l'énergie qu'il mettait à aider les autres gens dans le besoin.

Photo by Joshua Bessex (please tell me if you want it removed)

En tout cas, il va me manquer. Il va nous manquer. Il me manque, en fait.

9 commentaires:

  1. Émouvant et plein d'humanité ton hommage à cet homme discret.

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  2. L'Affreuse15 mai 2013 à 07:28

    Très joli post, en effet...

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  3. une histoire bouleversante..je comprends qu'il te manque..mais on voit bien là qu'on ne connait jamais réellement les personnes que l'on côtoie..
    bonne journée!

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  4. on passe à côté de tant de choses...
    voilà des semaines que je n'ai pas eu la force et l'envie de venir voir sur mon ordi...
    le 19 Avril j'apprenais que je suis atteinte d'un LAM 3, leucémie aigüe myéloblastique.
    Je suis dans un CHRU, en hématologie en zone protégée et j'ai subi de fortes chimios, je suis en aplasie. Tu connais.
    Il y a 10 ans j'avais eu un premier cancer, avec chimios qui ont peut-être induite cette foutue leucémie.

    je vais relire ce que tu a écrit de "ta" leucémie, ça m'aidera peut-être à trouver du courage.
    fraternellement,
    Biquette

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  5. Salut Biquette,

    Bah merde, ca scotche un peu au matin. Triste nouvelle.

    Courage, s'il y a bien un truc dont tu t'es rendu compte depuis deux ans que tu lis ce blog c'est qu'on s'en sort de ces foutues maladies...

    Les premières chimios, en tout cas pour moi, c'étaient les plus dures. Après ça allais mieux.

    Courage, prend soin de toi, continue de bouger un maximum, de manger du mieux possible et de garder le moral!

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  6. quel billet ! waouww... juste magnifique et très triste aussi :(

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  7. quel billet ! waouww... juste magnifique et très triste aussi :(

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  8. Touchée en plein coeur. Cette histoire est incroyable. Moi aussi j'aurais aimé connaître Edward Mc Clain pour des raisons que je te confierai un jour, Loïc.

    J'ai vécu une histoire un peu similaire quand j'habitais à Paris, dans mon quartier Gambetta. Lui, était SDF avec son chien. C'était un érudit que la vie avait malmené. Et comme toi, quand il est parti, il m'a manqué. Je pensais toujours à lui quand je passais devant l'ANPE où il avait élu domicile. La majorité pensait qu'il était pauvre, mais en fait, il était incroyablement riche... à l'intérieur.

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  9. C'est vrai qu'on ne se rend pas compte a quel point ces gens de la rue font partie de notre quotidien avant qu'ils ne disparaissent. J'ai grandi, d'ailleurs, rue de la Fontaine au Roi, en croisant regulierement cette dame, je ne sais pas si c'est d'elle dont tu parles, avec une frange et une queue de cheval, et souvent les pieds dans des sacs plastiques. A se demander meme comment elle a pu tenir dans la rue toutes ces annees...

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